L.E.X
By Pauline Sarélot-Le Floc’h
Smashwords Edition
Copyright 2010 Pauline Sarélot-Le Floc’h
Smashwords Edition, License Notes
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Paris, 2010.
Je n’avais que quatorze ans le soir où mon père, Philippe Béling, a été tué de deux balles dans le thorax. Il avait pour mission de s’emparer d’une voiture de collection dans laquelle se trouvaient des documents destinés aux renseignements généraux. Le véhicule était garé dans le parking souterrain d’un musée parisien, en attendant d’être exposé au public. Mon père se passionnait pour l’art et aimait se servir de ce monde si particulier pour ses échanges professionnels. C’était sa petite fantaisie d’agent secret. Ce soir-là, tout aurait dû se passer simplement. Mon père serait descendu dans le garage avec Richard, son collègue et ami de toujours. Il aurait récupéré les documents pendant que Richard montait la garde, et en aurait profité pour faire le tour de cette petite merveille de bolide des années soixante. Ensuite, ils auraient quitté les lieux sans laisser la moindre trace et auraient rejoint leur quartier général avec la fierté de livrer au chef un dossier au contenu inestimable. Mais il n’en fut rien. Beaucoup d’organisations terroristes avaient mon père dans le collimateur. Et une fuite permit à l’une d’entre elles de savoir qu’il se trouverait ce fameux soir dans ce fameux parking, près de cette fameuse voiture, occupé à s’emparer de ces fameux documents. Alors qu’il allait ouvrir le coffre du véhicule, mon père reçut deux balles et s’effondra. Les tireurs disparurent dans la seconde à bord d’une camionnette garée à l’entrée du parking. Pendant que Richard, agenouillé auprès de mon père, écoutait ses dernières volontés, une ombre sortie d’on ne sait où s’engouffra dans la voiture de collection et démarra en trombe, dérobant ainsi le précieux bolide et les documents qu’il contenait. Richard n’eut pas le temps de voir le visage du voleur. Mon père mourut dans les bras de son meilleur ami, la veille de ses quarante ans.
Ma mère n’était pas faite pour être mère. J’étais arrivée par accident et il ne lui fallut pas beaucoup de temps pour comprendre qu’elle ne serait jamais capable de me donner l’amour dont un enfant avait besoin. En revanche, mon père m’adorait. Voyant que ma mère peinait à s’attacher à moi, il lui avait conseillé de partir vivre sa vie comme elle l’entendait, et lui promit qu’il s’occuperait bien de leur petite fille. Je fus donc élevée par un homme dont l’identité révélée représentait un véritable danger. J’ai grandi dans le secret le plus total, ne fréquentant jamais personne, ne sortant quasiment jamais de notre immense maison, passant le plus clair de mon temps à imaginer ce qu’aurait été ma vie si j’étais née d’un autre homme que celui-là. Lorsqu’il ne travaillait pas, au lieu de m’apprendre à jouer aux échecs ou de me proposer de louer un film, mon père m’enseignait un tas de choses complètement inutiles : comment déchiffrer les codes d’accès électroniques, comment désamorcer une bombe, comment se procurer les plans des systèmes de sécurité des lieux touristiques, comment différencier un vrai tableau d’une copie, comment dater un vase chinois… Philippe Béling était un agent secret et un amoureux des arts. Il voulait que sa fille unique soit pareille. L’idée ne me transcendait pas. Mais j’adorais mon père. Et pour lui, j’acceptais d’être une graine de cambrioleuse au service de l’Etat. Mais sa disparition changea mon destin à jamais. Après sa mort et selon sa volonté, Richard devint mon tuteur. Célibataire sans enfant, il remplaça mon père à merveille, avec un goût beaucoup moins prononcé que lui pour la transmission de ses compétences professionnelles. Richard était très protecteur. Il voulait toujours savoir où j’allais, avec qui, pourquoi et quand. Avec mon père, j’étais cloîtrée à la maison sous prétexte que mon nom suffisait à m’attirer des ennuis. Avec Richard, j’étais emprisonnée, parce qu’on ne sait jamais ce qui peut arriver à une jeune fille seule en pleine ville. Autant dire que j’avais accueilli mes dix-huit ans comme une totale renaissance.
De son vivant, le quotidien de mon père se résumait à commettre des vols au nom de son gouvernement. Malgré l’aspect illégal de son activité, il était du côté des gentils. Pourtant, son héros, son idole de toujours, l’homme qu’il vénérait depuis son enfance, ne pouvait pas vraiment être classé dans cette catégorie. Vers la fin des années quarante, après la deuxième guerre mondiale, une série de cambriolages remua considérablement le pays. Chaque semaine, des œuvres d’art en tout genre disparaissaient comme par magie. Les vols s’effectuaient toujours sans violence, en pleine nuit, avec un respect déconcertant du malfrat pour la propreté du lieu et l’absence de dégâts matériels. Pas de vitres brisées, pas de gardien agressé, pas de parquets rayés, pas de portes fracassées… Un employé de musée avait même déclaré à la presse, le lendemain d’un vol, qu’il lui semblait que le cambrioleur avait pris soin de passer le balai avant de déguerpir avec son larcin. Les policiers ne retrouvaient jamais rien, à part une fausse empreinte digitale déposée à proximité de l’endroit où se situait l’objet manquant. On savait que l’empreinte était truquée car lorsqu’on la décalquait sur papier, trois lettres apparaissaient en son milieu, comme pour faire un pied de nez aux nouvelles technologies d’identification : L.E.X. Très vite, la presse s’était emparée de cette affaire et le mystérieux voleur devint une star internationale connue sous le nom de Lex. Les gens aimaient son côté énigmatique, et les forces de l’ordre rêvaient de le descendre. Mon père l’admirait d’une part pour ses prouesses techniques, et d’autre part pour son bon goût. Il me répétait souvent qu’il paierait cher pour contempler la fabuleuse collection du gentil malfrat. Et bon nombre de fois, je l’avais entendu dire ‘bien joué’ ou ‘excellent choix’ en découvrant les nouvelles acquisitions de son idole dans le journal du matin. Mon enfance fut bercée par les histoires de Lex, au point que pendant longtemps, je l’avais considéré comme un membre de la famille à part entière.
A l’âge de vingt ans, voyant que mon existence manquait de sens et que le mot ‘avenir’ me donnait la nausée, j’eus besoin d’en savoir plus sur la mort de mon père. Richard m’avait toujours dit que personne ne connaissait l’identité de son assassin. Personne ne revendiquait ce meurtre. J’ignorais s’il me disait la vérité. En tout cas, une chose était sûre : je n’obtiendrais rien de plus de sa part. Une nuit, alors que je fouillais dans l’ordinateur de mon père, un dossier dans lequel il avait enregistré tous les articles concernant Lex, de l’après-guerre au début des années deux mille, me donna une idée. Les supérieurs de mon père m’avaient affirmé que la personne qui s’était sauvée avec la voiture de collection ne possédait pas de lien avec les tireurs. Selon eux, il s’agissait d’un simple cambrioleur intéressé par le véhicule, et rien d’autre. Pour conforter leur hypothèse, ils me racontèrent que les documents cachés dans la voiture avaient été retournés aux services secrets quelques jours après la mort de mon père. Seul un homme dépourvu de tout intérêt politique mais obsédé par le bolide avait pu faire une chose pareille. Et cet homme avait peut-être tout vu. En récapitulant tous les vols de voitures attribués à Lex, je conclus vite que le précieux véhicule qui avait disparu cette nuit-là pouvait l’intéresser. Et si Lex s’avérait être l’auteur de ce vol, cela faisait de lui le seul témoin du crime, l’unique personne susceptible de me donner des informations sur l’assassin de mon père. Mais tout ne jouait pas en la faveur de cette plaisante théorie.
Les premiers vols de Lex remontaient à plus de soixante ans. Et pourtant, de nos jours, quelques cambriolages portaient encore sa signature, et ce de manière assez régulière. Deux courants s’affrontaient : certains pensaient que Lex était immortel, d’autres affirmaient qu’il avait été abattu depuis longtemps mais que d’autres voleurs se servaient de son pseudonyme et de ses méthodes pour que la légende continue. En imaginant qu’il ait commencé sa carrière vers vingt ans, on pouvait effectivement douter qu’un homme probablement octogénaire soit encore à même d’escalader des buildings et de semer la police. Moi, je le pensais toujours vivant. Vieux et fatigué, mais vivant. Quant aux cambriolages faits en son nom, il pouvait très bien s’agir d’un simple copieur ou d’un fan, ou d’une sorte d’héritier formé par le maître lui-même. Mon père aurait adoré voler une œuvre d’art pour le compte de son idole. J’imaginais qu’il n’était pas le seul. Mon problème se résumait à cela : comment entrer en contact avec Lex ? Comment approcher un homme dont le visage demeurait un mystère depuis six décennies ? Et où se trouvait-il ? Qui était-il vraiment ? Pour trouver un maximum d’éléments, j’avais carrément retourné le bureau de mon père, resté intact depuis sa mort. A trois heures du matin, je me trouvais assise en tailleur sur le sol, entourée de pochettes cartonnées et de classeurs, l’ordinateur portable en équilibre sur un de mes genoux, occupée à rechercher le moindre détail qui me permettrait de faire signe à celui qui incarnait désormais mon dernier espoir de survie. Malgré ma discrétion, la porte s’ouvrit.
Mais qu’est-ce que tu fabriques encore ? baragouina Richard, visiblement affligé par l’état de la pièce.
Rien. Je cherche des trucs.
D’accord… Je peux t’aider ?
Non. Et ne t’inquiète pas, je rangerai.
Je ne m’en fais pas pour le bazar. Par contre, te trouver en pleine nuit en train de retourner les affaires de Philippe, ça pourrait effectivement m’inquiéter.
Richard, je suis majeure, je suis une grande fille et je suis saine d’esprit. Tout va bien. Je ne comprends même pas que tu vives encore dans cette maison. Je n’ai plus besoin qu’on me chaperonne. Tu ne voudrais pas te marier ? Avoir un logement à toi ? Faire des enfants ?
Pour le logement, je te rappelle que j’ai trois hôtels particuliers à Paris et une villa sur la côte d’azur. Et pour le fait que je sois toujours là, c’est sans doute parce que ton père le souhaitait.
Ca fait six ans, Richard. Je vais bien, je t’assure que tu peux reprendre une vie normale. Tu ferais mieux de te dépêcher d’ailleurs. La cinquantaine approche.
Entendu. Je méditerai là-dessus quand tu m’auras dit ce que tu fabriques depuis plusieurs jours dans cette pièce.
C’était clair, il ne me lâcherait pas. Contrairement à mon père, Richard ne vénérait pas Lex. Pour lui, il s’agissait d’un pauvre mégalo qui se flattait l’égo en faisant passer ses cambriolages pour des pulsions amoureuses envers des œuvres d’art. Richard n’aimait pas que l’on parle de Lex. Il trouvait cette histoire grotesque. Et tout compte fait, si je voulais vraiment me débarrasser de lui, j’avais peut-être intérêt de lui dire la vérité. Ca le mettrait dans une colère folle et lui donnerait certainement envie de faire ses valises.
Je pense que j’ai un moyen de retrouver l’assassin de mon père.
C’est pas vrai… soupira-t-il en se pressant les tempes. Vas-y, balance tout, qu’on en finisse.
Tu m’as dit que l’homme qui avait volé la voiture n’avait pas d’autre intérêt que le véhicule. Il se trouvait peut-être dans le parking bien avant que vous arriviez. Et si c’est le cas, il a tout vu.
Donc, tu veux retrouver l’homme qui a volé la voiture. Et tu comptes t’y prendre comment ? Tu vas passer une petite annonce ?
Tu n’aimes pas ma théorie ?
Ally, ton père travaillait pour les services secrets, et il a fini avec deux balles dans la poitrine. Tu portes le même nom que lui. Ca suffira à t’attirer des ennuis. Toute sa vie, Philippe a réussi à cacher ton existence. Ne gâche pas tout ce qu’il a fait pour toi. Si tu mets un pied dans ce milieu, tu n’en reviendras pas. Et je n’ai pas envie d’organiser tes funérailles.
Après sa grosse leçon de morale, Richard s’apprêta à quitter la pièce. Mais il changea d’avis en apercevant un document sur le sol. C’était un agrandissement de l’empreinte digitale de Lex. Il ramassa la feuille et écarquilla les yeux.
C’est ça, ta théorie ? Ton mystérieux témoin, c’est Lex ?
Mon silence parla de lui-même. Richard me dévisagea, puis se mit à rire. Je me levai pour lui arracher la feuille des mains et le priai de retourner se coucher. Il tenta une approche en posant ses mains sur mes épaules, mais je le repoussai. J’avais horreur de ces contacts physiques faussement paternels.
Ally, tu délires complètement. Les fantômes n’existent pas.
Je me fiche pas mal de ton opinion.
D’accord. Alors vas-y, je t’écoute. Sois convaincante.
Cette fameuse voiture avait une sœur jumelle. Ce sont des modèles uniques, destinés aux deux fils du roi d’un pays oriental dont je ne soupçonnais même pas l’existence il y a une heure. Ce roi a été destitué en 1965 et tout ce que sa famille possédait s’est retrouvé éparpillé aux quatre coins du monde. La première voiture a été volée par Lex en 1970 aux Etats-Unis. Le connaissant, il ne serait pas passé à côté d’une occasion lui permettant d’avoir la deuxième. C’est lui qui se trouvait près de vous, cette nuit-là.
Le connaissant… Ally, ce type est une légende. Une légende morte depuis un bout de temps. Tu parles comme si tu l’avais fréquenté. Mais Lex était juste le héros des histoires que ton père te racontait pour t’endormir. Ce type n’existe pas. C’est un canular populaire. Rien de plus.
Rectification : trois courants s’affrontaient. Il y avait ceux qui pensaient Lex immortel, ceux qui le croyaient mort mais remplacé ou imité, et ceux qui comme Richard étaient persuadés que Lex n’avait jamais existé, qu’il s’agissait d’une création de gens haut-placés servant à faire rêver la triste population d’après-guerre. Comprenant qu’il vaudrait mieux éviter de me contrarier davantage, Richard retourna dans sa chambre en esquissant un dernier sourire moqueur.
Je devais beaucoup à Richard. Mais je ne le supportais plus. Il squattait la maison de mon père comme il squattait ma vie, m’empêchant de faire ce qui me plaisait et gardant un œil sur tout. Me lancer à la poursuite de Lex me donnait une bonne raison de sortir de chez moi, chose que je n’avais pas faite depuis six ans. Richard importait peu, et la maison aussi. J’allais pister Lex pour clore à jamais le chapitre sur la mort de mon père, et pour résoudre l’une des plus grandes énigmes du siècle. De son vivant, Philippe m’avait toujours dit que Lex volait pour l’amour de l’art et non pour l’amour du risque. Alors mon idée était simple. J’allais rechercher un objet susceptible de l’intéresser. Je l’appâterais avec une œuvre manquant cruellement à sa collection. Et pour ça, il ne fallait pas me tromper. Alors pendant plusieurs jours, je cherchais sans relâche, m’aidant d’internet, des nombreuses connaissances transmises par mon père et des contacts privilégiés qu’il entretenait avec les grands musées du pays. Exténuée, à bout de forces, je finis par être sauvée par un appel que je n’attendais plus. C’était Emeline, la propriétaire d’une galerie parisienne. Mon père avait probablement eu une aventure avec elle, ce qui expliquerait sa gentillesse envers moi. Il faut dire que mon père était plutôt beau mec. Cette galerie avait la particularité de recevoir périodiquement des tableaux de grands peintres du vingtième siècle. Je l’avais appelée quelques jours plus tôt pour connaître le programme de ses expositions. A l’entendre, rien de palpitant au programme. Là, elle avait du nouveau.
New York me prête un Miró ! m’annonça-t-elle fièrement. Je le reçois dans trois jours, et je l’expose dans cinq. Ca t’intéresse ?
Pourquoi pas. Envoie-moi une invitation, ça me fera sortir.
Je comptais même te demander de le réceptionner avec moi. J’ai besoin d’un œil neuf sur l’organisation de la galerie.
Emeline, la belle trentenaire décalée, amie intime de mon père et rare personne à connaître mon existence, m’offrait mon plan d’action sur un plateau. Il ne me fallut pas longtemps avant de conclure que le Miró qu’elle attendait pour la fin de la semaine intéresserait mon cambrioleur. La date, le style, l’artiste… tout correspondait aux goûts de Lex. Il me restait à mettre au point un stratagème sûr et audacieux qui lui donnerait envie de me contacter, en espérant qu’il compte réellement dérober le Miró.
Trois jours plus tard, je me rendis à la galerie d’Emeline comme elle me l’avait demandé. Le dispositif de sécurité entourant l’œuvre ne m’effraya pas. Je connaissais tout ça par cœur. Après s’être débarrassées des experts et gardes du corps, nous nous retrouvâmes entre femmes à la recherche de l’emplacement qui mettrait le mieux en valeur ce célèbre tableau. Après plusieurs essais, nous tombâmes d’accord. Emeline voulut faire venir les agents responsables de la mise en place du système d’alarme pour installer définitivement la toile. C’était l’occasion rêvée.
Va les chercher, je reste à côté du tableau.
Emeline me fit confiance et s’éloigna. Je ne disposais que de quelques secondes. En aidant l’amie de mon père à fixer la toile, j’avais fait en sorte de laisser deux ou trois centimètres de battement entre le coin inférieur droit du tableau et le mur. Je pus donc aisément glisser un morceau de bristol autocollant confectionné chez moi qui vint parfaitement épouser le dos de l’œuvre. Les gars de la sécurité arrivèrent. Je savais par expérience qu’ils poseraient le système d’alarme machinalement, sans prêter attention au tableau lui-même. Et j’avais raison. Ils n’inspectèrent même pas la toile, et se contentèrent d’installer leur matériel. Parfait. A présent, il me fallait attendre le jour de l’exposition, ou plutôt le lendemain de l’exposition. Deux jours plus tard, je passais une nuit blanche. Une autre nuit blanche durant laquelle Richard ne put s’empêcher de me rendre visite, avec son ton mielleux et ses gestes trop affectueux à mon goût. Il me relança au sujet de Lex, prêt à démonter ma théorie une fois de plus. Je ne répondis pas. Le lendemain matin, je zappais sur toutes les chaînes d’informations en direct pendant plusieurs heures. Vers neuf heures du matin, la nouvelle tomba : le Miró avait été volé.
Au même moment, dans son château, Lex reçu la visite de son majordome. Le cambrioleur se tenait assis à son bureau, dans la pénombre, occupé à étudier les plans d’un grand hôtel parisien.
Puis-je vous déranger une minute, Monsieur ?
Devant l’absence de réponse, l’employé comprit que sa question était superflue puisqu’il se trouvait déjà dans la pièce à troubler le travail du voleur. Celui-ci ne bougea pas, semblant même ignorer totalement son interlocuteur. Le majordome avait l’habitude, alors il continua.
En déballant le tableau, j’ai remarqué un morceau de bristol collé au dos de la toile. Cela m’a paru étrange. J’ai donc pris toutes les précautions nécessaires pour le retirer, et ce que j’ai découvert m’a laissé sans voix.
Allez droit au but, grommela Lex sans prendre la peine de lever le nez.
Il s’agit d’un message. Un message qui vous est adressé.
Malgré l’importance de cette annonce, il ne démordit pas de son plan. Exaspéré par cette absence de réaction, le majordome continua sans demander l’avis de son employeur.
Voici ce qui est écrit : « Lex, si vous avez été témoin d’un meurtre il y a six ans, les informations que vous pourrez me donner vous vaudront l’accès à des tableaux bien plus prestigieux que celui-ci. » et c’est signé par une certaine Ally Béling.
Lex posa enfin son crayon et leva la tête. Il observa quelques secondes de silence, puis croisa les bras en s’adossant au fond de son gros fauteuil de cuir. Il était visiblement contrarié.
Philippe Béling avait une fille ?
Pas à ma connaissance, répondit le domestique. Elle laisse un numéro de boîte postale pour la joindre.
Vous ne pensez pas qu’il ne s’agit que d’un comique de plus qui paierait cher pour avoir ma peau ?
Je ne suis pas en mesure de vous dire si ce bristol peut nuire à votre tranquillité, Monsieur.
Lex réfléchit un instant, ne pouvant cacher sa stupéfaction et son inquiétude. Le majordome attendit, tout aussi surpris que son employeur et curieux de savoir ce qui se tramait dans la tête du légendaire voleur.
Coller un bristol au dos d’une toile dont la renommée est accompagnée d’un système de sécurité infaillible est un acte à la portée de deux types de personnes : un employé de la galerie à qui tout le monde fait confiance, ou un cambrioleur expérimenté. Alors qui est Ally Béling ?
Elle vous inquiète ?
Ce qui m’inquiète, c’est qu’elle avait la certitude que je volerais le Miró. Comment est-ce possible ?
Je me permets de vous rappeler que Philippe Béling était un cambrioleur hors-pair. S’il a eu une fille, il est probable qu’il lui ait tout enseigné.
Béling travaillait pour le gouvernement. Il n’avait rien d’un malfaiteur. J’avoue que ça me tracasse.
Vous vous sentez en danger ?
L’atmosphère pesait lourd. Lex, peu habitué à ce genre d’événement, ignorait ce qu’il fallait en penser et à quel point il devait se considérer comme menacé. Le domestique attendit patiemment qu’il prenne une décision, espérant qu’il compte agir au lieu de rester de marbre devant une situation aussi exceptionnelle.
Faites-la venir.
Rarement dans ma vie je m’étais sentie aussi stressée. Quelqu’un avait dérobé le tableau, je pensais sincèrement qu’il s’agissait de Lex, mais la police tardait à trouver la moindre trace qui les mettrait sur sa piste. Depuis l’annonce du vol, Richard semblait préoccupé. Il lisait sans relâche la quasi-totalité des quotidiens du pays, regardait régulièrement les chaînes d’informations, et demeurait étrangement silencieux. Lui qui niait l’existence de Lex, on aurait dit qu’il se sentait angoissé à l’idée que le cambriolage puisse lui être attribué. En effet, certains journalistes avaient déjà associé la légende au Miró, alors qu’aucune déclaration officielle n’allait dans ce sens pour le moment. Puis la nouvelle tomba au journal télévisé du soir. Richard me sommait de goûter à sa nouvelle recette de quiche lorraine quand le présentateur déclara que la police avait trouvé l’empreinte de Lex à l’intérieur de la galerie. Je n’étais pas d’humeur à narguer mon tuteur. Je me contentai de jubiler intérieurement, et espérait que mon bristol soit découvert.
Le lendemain, ma boîte postale me réserva une bonne surprise. Au milieu des factures et des invitations artistiques se trouvait une enveloppe blanche des plus traditionnelles. Mon nom et les références de ma boîte postale avaient été rédigés à l’encre noire. A l’intérieur, un papier cartonné comportait une date, une heure et un lieu de rendez-vous assez étrange situé à une bonne heure de Paris. On me demandait de venir seule. Et c’était signé L.E.X. La rencontre aurait lieu dans deux jours. Ca me laissait le temps de réviser afin de me montrer la plus convaincante possible.
Evidemment, je ne dis rien de tout cela à Richard. Le jour du rendez-vous, je quittai la maison en taxi, prétextant une envie pressante de me rendre au Louvre. En annonçant ma destination au chauffeur, j’eus droit à un drôle de regard.
Vous me demandez de vous déposer à un croisement de chemins en pleine campagne, un samedi après-midi ?
Oui. Un problème ?
Non. Je voulais juste être sûr d’avoir bien compris.
Il me dévisagea une dernière fois dans son rétroviseur, puis démarra. L’aventure commençait.
Mon chauffeur de taxi se trouva assez déconcerté quand nous arrivâmes au point de rencontre. Non seulement nous étions à moitié dans la forêt, au milieu de nulle part, à un endroit où deux sentiers de randonnée pédestre démarraient, mais en plus je le sommai de me laisser là et de repartir vers la capitale. Après m’avoir demandé trois fois si j’étais certaine de vouloir rester ici, il finit par redémarrer et disparût au bout de la route en quelques secondes. Silence. J’observai autour de moi. Des arbres, des chemins de terre, quelques champs au loin, et pas un bruit. Mon téléphone portable ne captait pas. Je m’assis à l’ombre d’un grand arbre pour me protéger du soleil de juillet. Un bon quart d’heure passa. Puis j’entendis un bruit de moteur. Une voiture approchait. Je me levai et regardai autour de moi. Un véhicule noir aux vitres teintées arrivait du côté opposé à celui de ma venue, et s’arrêta à quelques mètres de moi. La portière s’ouvrit, et un petit homme maigre aux cheveux gris sortit de la voiture.
Mademoiselle Béling ?
Je l’observai, intriguée. C’était ça, Lex ? Un petit bonhomme grisonnant en costume trois pièces qui semblait flirter avec la soixantaine ?
Je suis le majordome de Lex. Il m’a chargé de vous conduire jusqu’à lui.
Ouf. Ca me consolait. J’osai enfin m’avancer. Le petit homme m’ouvrit une portière arrière. Alors que j’allai monter, il m’arrêta et sortit un bandeau noir de sa poche.
Si vous permettez, Monsieur a ordonné que vous ne voyiez rien du trajet.
D’accord. C’était de bonne guerre. Je laissai le majordome me bander les yeux, m’enlevant ainsi tout repère visuel et temporel, et m’installai à l’arrière de la voiture. Après m’avoir demandé si tout allait bien, il démarra.
Impossible de savoir combien de temps dura le voyage. Le petit homme demeura muet pendant tout le trajet, et je fis de même. Je n’étais pas rassurée. Même si j’obtenais ce que je voulais, je ne savais pas où j’étais en train de mettre les pieds. Je sentis que nous ralentissions. Nous observâmes un arrêt, pendant lequel j’entendis un bruit me faisant penser à une grille qui s’ouvrait. Nous redémarrâmes doucement pour nous arrêter quelques secondes plus tard. Le petit homme sortit, vint m’ouvrir et m’ôta le bandeau des yeux. En sortant du véhicule, je fus éblouie par la lumière, mais également par ce que je voyais. Je me trouvais au pied d’un château. Un magnifique château de pierres grises entouré d’un immense parc admirablement entretenu. L’imposante bâtisse semblait comporter trois étages, mais cette architecture si troublante me laissait penser que je me trompais. Des fenêtres, des pentes de toit, des cheminées, des angles… Impossible de comprendre quelle était la forme exacte de ce château. Il aurait fallu le voir du ciel.
Si vous le voulez bien, nous allons entrer.
Je suivis le petit homme. Nous passâmes une grande porte d’entrée qui nous conduisit dans un hall. Au fond, un majestueux escalier de pierres. A droite, deux grandes portes. A gauche, une autre grande porte. Et le long des murs, une quinzaine de sculptures connues pour le talent de leurs auteurs et pour avoir été volées par Lex. Pendant que je m’émerveillais de tout cela, le petit homme entra dans un vestibule et en ressortit muni d’un sac de voyage. Mon sac de voyage.
Comme nous ignorions la durée de votre séjour ici, nous avons préféré prendre quelques précautions.
Je lui arrachai mon sac des mains et l’ouvris. C’était bien mes affaires. Mes vêtements, mon parfum, ma trousse de maquillage, ma brosse à dents, mes chaussures. Je me sentais toute nue.
Comment avez-vous fait ça ? Ma maison est munie d’un système de sécurité hors-normes ! rétorquai-je furieuse.
Dois-je vous rappeler que vous vous trouvez dans la demeure d’un cambrioleur ?
Très bien. Le ton était donné. Je finis par me décontracter et prendre tout cela à la légère. Imaginer Lex en train de récolter mes culottes dans mon tiroir pour que je ne manque de rien ici, ça avait quelque chose de comique.
Je me nomme Henry. Je suis l’homme à tout faire du château. C’est à moi qu’il faut s’adresser au moindre problème. Et surtout, n’hésitez pas à me dire ce que vous aimez manger !
Je suis censée rester longtemps ici ?
Cela dépendra de Monsieur. Vous comprendrez qu’en vous faisant venir ici, il ne sera pas facile de vous relâcher dans la nature avec tout ce que vous aurez découvert sur Lex.
Je ne suis pas n’importe qui, déclarai-je sûre de moi.
Et c’est bien pour ça que vous vous trouvez ici, Mademoiselle. Venez, je vais vous conduire dans votre chambre.
Nous empruntâmes le grand escalier pour monter au premier étage. Je suivis Henry dans le couloir de droite. Sur les murs, des tableaux. Et pas n’importe lesquels. Parfois, entre deux toiles, on trouvait une porte. Le majordome ouvrit l’une d’entre elles et me pria d’entrer.
Voici vos appartements. La salle de bain est au fond, et vous avez le numéro de toutes les pièces du château près du téléphone. J’ai un bipper sur moi. N’hésitez pas à vous en servir. Je vous laisse vous installer. Vous me trouverez dans la cuisine, au rez-de-chaussée. A plus tard !
Henry s’en alla. La superficie de cette chambre avoisinait les trente mètres carrés. Il y avait un grand lit à baldaquin recouvert d’un dessus de velours turquoise, deux tables de chevet sur lesquelles se posaient deux lampes identiques, une grande commode, une psyché, une armoire, un bureau et son fauteuil, un nécessaire de correspondance, et deux fenêtres donnant sur le jardin. Un parquet ciré aux tons miel recouvrait le sol, et les murs étaient peints en blanc ivoire. Une vraie suite de princesse, et un drôle de voyage dans le temps. Emerveillée, je me pressai vers la salle de bain afin de découvrir si celle-ci me transporterait autant que la chambre elle-même. Je ne fus pas déçue. Douche italienne ornée de mosaïque, grand miroir, baignoire carrée dans laquelle je n’aurais certainement pas besoin de replier mes jambes, une pile de serviettes posée sur un support chauffant... J’en oubliais presque pourquoi j’étais venue. Je réalisais un rêve de petite fille, mais je pensais surtout à mon père. Il aurait adoré être là, et découvrir ce château avec moi. Je me sentais émue. Je ne croyais pas à la vie après la mort, mais à ce moment précis, j’espérais vivement qu’il me voyait de là où il était. En ressortant de la salle de bain, j’eus une belle frayeur. Je me retrouvai face à face avec un jeune homme que je n’avais même pas entendu entrer. Il se tenait là, adossé au mur près de la porte d’entrée, les bras croisés, et l’air tout simplement désagréable. A première vue, je l’imaginais trentenaire. Il devait mesurer plus d’un mètre quatre-vingt-dix, possédait une silhouette plutôt athlétique et semblait avoir le sourire difficile.
Qui êtes-vous ? demandai-je méfiante.
Vous, qui êtes vous ? lança-t-il froidement d’une voix étonnement grave. Philippe Béling n’avait pas d’enfant.
Officiellement, non. Ses supérieurs ont accepté de faire disparaître mon acte de naissance afin de me laisser une chance d’avoir une vie normale. Alors effectivement, je n’existe pas.
Que voulez-vous exactement ?
Vous n’avez pas répondu à ma question. Vous travaillez pour Lex ?
Il ne travaille que par lui-même et pour lui-même. Et oui, je travaille pour lui.
Après m’être répété cette phrase plusieurs fois dans ma tête, j’en conclus que ce type prétendait tout simplement être Lex. Crétin. J’avais horreur qu’on me prenne pour une débile.
Vous me testez, c’est ça ? Vos méthodes ne me font pas rire.
Cela n’était pas censé être drôle, répondit-il amèrement.
Je sais tout de Lex, affirmai-je. Je sais tout au point d’être sûre que vous ne pouvez pas être l’homme que je recherche. Il vous a demandé de tâter le terrain, pour voir si je suis digne de le rencontrer ? Et bien vous pourrez lui dire de m’envoyer autant d’imposteurs qu’il le souhaite. Je saurai reconnaître Lex quand je me tiendrai devant lui.
Le jeune homme me dévisagea un instant. Je supposai que mon discours le surprenait, qu’il ne s’attendait pas à autant d’assurance de la part d’une gamine de vingt ans. Il décroisa ses bras, me regarda une dernière fois avec dégoût et s’apprêta à quitter la pièce.
Quand vous verrez Lex, montrez-vous à la hauteur du nom que vous portez.
La porte de ma chambre claqua. Connard. J’hallucinais de voir la manière dont ce type s’était comporté. J’espérais que le château ne grouillait pas de ce genre de blaireau. Enervée par cette rencontre, je décidai de retrouver Henry en cuisine, en évitant si possible de me perdre.
Ca sentait le poulet rôti. Quand j’entrai dans l’immense cuisine, le majordome épluchait quelques carottes. Surpris de me voir débarquer avec mon air furieux, il posa son couteau économe et se leva pour m’accueillir. Tout le tour de la pièce se composait d’électro-ménagé et de plans de travail. Au centre, une grande table en bois d’au moins trois mètres de long, sous laquelle se glissaient une bonne vingtaine de tabourets. Décidemment, je me demandais combien d’habitants ce château pouvait compter.
Tout va bien ? demanda Henry, visiblement intrigué.
Vous pouvez me dire qui est ce crétin qui a débarqué dans ma chambre avec ses airs de chien méchant ?
Ah, dit-il embêté. Monsieur est venu vous voir. Je l’ignorais.
Monsieur ? Vous l’appelez Monsieur ? Mais qu’est-ce qui se passe ? C’est qui, ce mec ?
Et bien, il me semble que vous avez fait la connaissance de Lex.
Non. Il y a un malentendu. J’ai fait la connaissance d’un petit con d’environ trente ans qui est entré sans demander la permission et qui m’a prise de haut.
Nous sommes trois dans ce château, affirma Henry d’un air désolé. Vous, moi, et Lex. Si je n’étais pas l’homme qui est venu vous rendre visite, alors il s’agissait de Monsieur.
Ne vous fichez pas de moi.
Très grand, les cheveux châtain clair coupés courts, les yeux bleus et la voix grave ?
Henry me faisait peur. Pourtant, c’était l’homme le plus doux que j’avais rencontré dans ma vie. Je n’y comprenais plus rien. J’avais débarqué une heure plus tôt, bourrée de certitudes. Petit à petit, tout s’écroulait.
Je pense que vous ignorez certaines choses, dit-il en me souriant. Venez. La réponse n’est pas loin.
Nous traversâmes le hall pour nous rendre dans la salle de billard. C’était une grande pièce faite de lambris avec des fauteuils, la version américaine du célèbre jeu, une immense baie vitrée ouverte sur le parc, des grands ficus aux quatre coins de la salle. Henry sortit un chiffon de sa poche et astiqua rapidement les rebords de la fenêtre, tout en démarrant son récit.
Peu de gens le savent, mais L.E.X sont des initiales. Le château appartient à la famille Xémun, une très ancienne lignée aristocrate originaire du pays basque. Ce nom a disparu au début des années cinquante, quand la popularité de Lex mettait en péril la vie de plusieurs êtres humains.
Je le suivis au fond de la pièce. Sur le mur se trouvaient trois tableaux. Trois portraits. Henry passa un coup de chiffon sur le premier. On y voyait un homme. Un très bel homme plutôt âgé, aux cheveux gris et aux yeux rieurs. On imaginait facilement que durant sa jeunesse, il avait été extrêmement séduisant, et séducteur.
Lex est en réalité Louis Edouard Xémun. Né en 1929, décédé soixante-treize ans plus tard. C’était un vrai passionné. Tout est parti de lui : le château, la collection, l’empreinte digitale, et le surnom, bien évidemment. Il a été Lex pendant près de quarante ans. A la fin des années quatre-vingt, une chute l’a fortement affaibli. Je pense qu’il serait peut-être encore des nôtres à ce jour, si cela n’était pas arrivé. Louis vénérait l’art. C’est sa passion qui l’a fait aimer le vol, et non l’inverse.
Henry se déplaça et astiqua le deuxième tableau. Sur celui-ci, on découvrait un quinquagénaire au regard hautain, brun ténébreux avec une fine moustache. Il semblait très différent, et avait pourtant quelque chose du premier.
Laurent Emile Xémun a succédé à son père en 1987, à l’âge de trente-huit ans. Louis Edouard devait se remettre tranquillement de sa chute, et pour cela il lui fallait faire une croix sur Lex. En même temps, son fils ne se fit pas prier. Il ne demandait que ça, depuis des années. Malheureusement, son imprudence lui a coûté la vie. Il était très intelligent, mais bien trop ambitieux. Cela fait donc six ans que le dernier Lex a pris la suite.
Nous passâmes au troisième tableau. Et bien évidemment, pendant qu’Henry donnait son petit coup de chiffon, je me sentis abominablement niaise.
Luc Etienne Xémun n’a pas choisi de devenir Lex. S’il est aussi bon voleur que son grand-père, il n’en a pas hérité la simplicité. La mort soudaine de Laurent Emile l’a beaucoup affecté. Il continue l’œuvre de sa famille, mais je pense sincèrement que ce n’est plus qu’une façon pour lui de passer le temps. Il est amer, renfermé, et terriblement malheureux.
Henry rangea son chiffon et resta à mes côtés pendant que je contemplais le portrait de ce mystérieux jeune homme dont l’identité venait de m’être révélée.
Est-ce bien Monsieur Luc Etienne qui vous a rendu une visite surprise avec ses airs de chien méchant ?
Face à face, il m’avait semblé arrogant et désagréable. Sur toile, je le trouvais plus neutre, avec un certain charme. Physiquement, il ressemblait beaucoup à son grand-père. La différence, c’était la mélancolie de son visage.
Je me sens idiote.
Personne ne connait la vérité.
Alors ils sont trois, soupirai-je. Un grand-père, un père et un fils. Je n’en reviens pas.
Bien qu’il vous ait fait mauvaise impression, Lex n’est pas si détestable. Vous êtes la seule personne à avoir franchi les portes de ce château depuis trente ans. Laissons-lui le temps de se faire à l’idée. Si cela vous dit, nous allons déjeuner.
Henry quitta la pièce. Pour ma part, je restai scotchée devant les portraits. Trois Lex. Qui l’aurait cru ?
Seule à table, le majordome se fit une joie de me nourrir. Carottes râpées et leur vinaigrette à l’œuf, cuisses de poulet et leur poêlée de légumes, yaourt maison et farandole de sorbets. Cela pouvait paraître absurde, mais ce repas me transcendait. Tout était délicieux, et ça me changeait de la lourde compagnie de Richard.
Ca me fait plaisir de voir quelqu’un apprécier ma cuisine, se réjouit Henry en venant partager un sorbet avec moi.
Lex ne l’aime pas ?
Cela dépend de quel Lex vous parlez. Les deux premiers étaient de bons mangeurs. Celui-ci a l’estomac noué par le chagrin. Je sais qu’il grignote car je vois les provisions s’amoindrir, mais il ne vient jamais à table.
Alors vous êtes seul ? Il n’y a pas de Madame Xémun ?
Elles sont décédées. La femme de Louis Edouard lui a survécu un an. La femme de Laurent Emile est morte en donnant vie à Luc Etienne, il y a trente ans.
Qu’est-ce qui s’est passé ?
Elle souffrait d’une malformation cardiaque de naissance. Nous savions que l’accouchement présentait des risques. Mais elle préférait mourir en donnant la vie plutôt que de vivre en renonçant à être mère. Et voilà le résultat.
Et vous ? Comment êtes-vous arrivé là ?
Le hasard, et le destin. Cela remonte à 1967. J’étais un orphelin fugueur, baladé de foyers en foyers depuis mon enfance. Une nuit, je traînais dans une rue parisienne à proximité d’un musée, sans but précis et espérant éviter d’être ramassé par la police. La rue était déserte. Je me suis assis parterre pour pleurer, puis j’ai vu un homme sauter d’un toit et atterrir juste devant moi. On s’est regardés, aussi surpris l’un que l’autre de se trouver face à face, et j’ai vu qu’il portait un objet de la forme d’un tableau sur son dos. Il aurait pu déguerpir, mais j’avais vu son visage. J’étais donc en mesure de l’identifier. Il m’a dit : « Soit je te tue ici et maintenant, soit tu viens avec moi pour le restant de tes jours. ». J’ai opté pour la deuxième option. Louis Edouard m’a amené ici, m’a fait passer un véritable interrogatoire, et voilà. Ca fait quarante-trois ans.
Vous ne regrettez pas ?
Non. Je n’avais rien. J’étais voué à une existence bien misérable. Ici je suis utile, et je me sens bien. Pour rien au monde je ne quitterais Lex. En particulier ce Lex.
Henry avait quelque chose d’attachant. Outre sa bouille de clown et sa gentillesse, il dégageait une aura apaisante. C’était agréable. A présent, j’avais besoin d’un entretien avec le propriétaire du château. Et ça me semblait délicat. Je l’avais insulté, et envoyé balader. Difficile d’exiger quoi que ce soit.
Je vais m’arranger pour vous obtenir un tête à tête avec lui. Il faudra certainement être patiente.
J’ai tout mon temps.
Dans un sens, j’espère qu’il ne sera pas pressé de s’entretenir avec vous. Votre présence me fait du bien. J’ai envie de vous garder ici, au moins quelques jours.
C’est gentil.
Bien. Je vous fais visiter ?
Henry me promena fièrement pendant plus d’une heure. Profitant de l’été, nous commençâmes par le jardin. Il m’expliqua tout un tas de choses sur sa manière de planter les fleurs, l’entretien que lui demandaient les lierres, ses choix de gravillons pour les allées. Ce petit homme vivait dans un autre monde, et ça lui plaisait. Après avoir fait le tour du parc, nous montâmes au premier étage, dans le couloir opposé à celui qui menait à ma chambre. Je découvris un lieu digne d’un dessin animé pour enfants : la bibliothèque. Quatre mètres de plafond, et six murs recouverts de livres. Une pièce hexagonale déconcertante s’ouvrait devant moi, et malgré le peu d’intérêt que je portais à la lecture, je me sentais incroyablement émue.
Cette pièce était le repaire de Louis Edouard, raconta Henry. Il a lu chacun des ouvrages qui s’y trouvent au moins une fois.
J’ai du mal à croire qu’on ait assez d’une vie pour ça.
Il ne dormait que quatre heures par nuit. Une force de la nature.
Nous redescendîmes au rez-de-chaussée où je découvris, à côté de la salle de billard, la salle à manger. Une grande table et des chaises sculptées en pin, entourées de nombreuses œuvres d’art. La table était mise comme si on attendait du monde pour le dîner. En vérité, le couvert gisait là en permanence.
C’est un des services de table de Versailles. Un petit coup de folie de Louis Edouard.
Henry m’emmena ensuite au sous-sol où se trouvaient plusieurs dizaines de voitures, toutes volées. Je déambulais dans ce garage comme je l’aurais fait dans un musée. J’écoutais Henry me conter l’histoire de chaque véhicule. En fait, je ne pensais qu’à mon père, à son rêve que je réalisais. Il existait une porte reliant directement le jardin au sous-sol. Henry me proposa se regagner le château par les extérieurs. J’acceptai volontiers. Nous contournâmes l’immense bâtisse pour rejoindre la terrasse qui prolongeait la cuisine. Le petit homme voulut ensuite monter au deuxième étage pour me faire découvrir un large balcon sur lequel Louis Edouard aimait dîner les soirs d’été. Mais en sortant de la cuisine pour rejoindre le hall, nous tombâmes nez à nez avec Lex. Silencieux, il nous dévisagea, méfiant de cette complicité naissante, et m’ordonna de le suivre dans la salle de billard. Henry me fit signe d’accepter. Alors je m’exécutai.
Lex me fit asseoir dans un fauteuil, près de la grande baie vitrée. Il resta debout, à faire les cent pas, jetant régulièrement un œil discret aux trois portraits. Je respectais son silence, attendant patiemment qu’il engage la conversation. Pour obtenir ce que je voulais, j’avais tout intérêt à montrer patte blanche.
Comment vous appelez-vous ?
Alysson Béling.
Qui est votre mère ?
Orianne De Tourrèges. Je l’ai vue trois fois dans ma vie. Elle n’est ma mère que biologiquement parlant.
Quel âge avez-vous ?
Vingt ans.
Lex marcha lentement vers moi, les yeux dans le vide, puis vint s’asseoir dans le fauteuil qui me faisait face. Maintenant que je savais de qui il s’agissait, je le voyais différemment. Certes, c’était un petit con arrogant. Mais son histoire me touchait, et je respectais son prestige. Il regardait partout, sauf dans ma direction. Je décidai de me lancer.
Henry m’a expliqué qui vous étiez. Je suis vraiment désolée pour tout à l’heure. J’ignorais la vérité et je pensais…
Vous pensiez rencontrer mon grand-père, me coupa-t-il. Comment avez-vous fait pour coller le bristol au dos du Miró ?
Je suis intime avec la directrice de la galerie. Elle m’a laissé seule avec la toile sans se méfier. C’était facile.
Lex étouffa une sorte de rire. Un rire moqueur et agaçant. Je n’appréciais pas et lui demandai de m’expliquer ce qu’il y avait de si drôle.
Pendant un instant, je vous ai prise pour une voleuse. Je me suis montré un peu trop optimiste.
Je n’ai pas eu besoin de ce que mon père m’a enseigné pour approcher le Miró, c’est vrai. Mais vous seriez bien surpris de découvrir mes compétences, déclarai-je fièrement.
Qu’est-ce qui vous fait croire que j’ai été témoin d’un meurtre il y a six ans ?
Son ton avait changé, et il me regardait droit dans les yeux. Nous en venions aux faits. Et l’ambiance déjà pesante s’en trouva bien alourdie. Je n’aimais pas être seule avec Lex. Il me glaçait, me prenait de haut et se fichait éperdument de ma petite personne. Rien ne comptait pour lui, ça se voyait.
Mon père a été abattu juste à côté d’une voiture de collection qui a été dérobée quelques secondes après les coups de feu. Le voleur a forcément vu qui a tiré. Et je pense que le voleur, c’était vous.
Que savez-vous exactement sur la mort de votre père ?
Ses supérieurs pensent qu’il a été tué par un groupe armé révolutionnaire dont plusieurs membres furent arrêtés par sa faute.
Et c’est tout ? Je suis censé avoir vu un révolutionnaire abattre votre père et il faudrait que je vous le décrive ?
Vous êtes mon seul témoin.
Quand on fait correctement son travail, on ne laisse pas de témoin.
Il se moquait de moi, tournait autour du pot, me faisait passer pour une pauvre gamine, et ça n’avait même pas l’air de l’amuser. Ce type me répugnait, et malgré tout j’arrivais à tenir son regard.
L’homme qui a tiré sur votre père a également pris soin de tirer sur le mien. La blessure n’était pas assez profonde pour le tuer sur place. Il a eu le temps de prendre la voiture et de rentrer au château, pour mourir chez lui.
Je quittai mon fauteuil et fis quelques pas dans la pièce. Lex ne bougea pas. A présent, je ne pouvais plus le regarder en face. Je fis donc semblant d’admirer les trois portraits accrochés au mur du fond pour continuer dignement notre conversation.
Alors votre père et le mien ont été assassinés le même soir, par le même homme.
Inutile de vous préciser que sans cet énorme point commun, vous n’auriez jamais mis les pieds ici.
Je pensais que c’était vous. Je croyais que vous alliez pouvoir m’éclairer.
Il n’y a toujours eu qu’un seul Lex. A l’époque, ce n’était pas moi.
Et vous arrivez à vivre en ignorant l’identité de cet homme ?
Je sais qui c’est.
Je me tournai face à lui et lui jetai un regard sanglant. Il était là, assis dans son fauteuil, les bras posés sur les accoudoirs, le visage inexpressif. Il venait de me dire qu’il connaissait le meurtrier, et ça ne le bouleversait pas plus que ça. J’avais envie de lui coller une baffe.
Dites-moi son nom.
Hors de question.
Dites-moi son nom ! criai-je en frappant mon poing contre le mur.
Qu’est-ce que vous en feriez ? Vous iriez le voir avec un flingue ?
Ca ne vous regarde pas.
J’ai autre chose à faire que de me balader avec un deuxième cadavre sur la conscience, que ce soit vous ou quelqu’un d’autre.
Je ne quitterai pas ce château tant que vous ne m’aurez pas donné ce que je veux.
Je le sais. C’est pourquoi je vous propose un marché. Asseyez-vous.
Hors de moi, mais bien curieuse de savoir ce qu’il comptait me dire, j’acceptai de regagner mon fauteuil, en me jurant de ne jamais baisser les yeux devant cette ordure.
Je ne suis pas un assassin, et pourtant je serais ravi de voir cet homme six pieds sous terre. Alors voilà ma solution. La personne que vous recherchez a été chargée, par un chef d’Etat sud-américain, de récupérer un diamant qui doit être exposé dans un mois à Paris. La pierre avait été perdue par sa faute, et c’est pour éviter de gros problèmes qu’il a accepté de réparer son erreur. S’il ne parvient pas à retourner le diamant à son propriétaire, notre homme sera exécuté. Cela vous convient ?