Excerpt for Huit ans plus tard... by Pauline Sarélot-Le Floc'h, available in its entirety at Smashwords

Huit ans plus tard…

By Pauline Sarélot-Le Floc’h

Smashwords Edition

Copyright 2010 Pauline Sarélot-Le Floc’h

Smashwords Edition, License Notes

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Le jour venait à peine de se lever. Et comme souvent, Théo rentrait tranquillement chez lui après avoir passé la nuit au bureau, à bosser sur des dossiers qui ne nécessitaient pas spécialement qu’on les traite dans l’urgence. En passant la porte de son appartement, il s’attendait à respirer l’odeur du café, à entendre l’eau couler dans la salle de bain, à voir clignoter le logo du téléphone signalant plusieurs appels en absence, à trébucher sur une chaussure à talon ou un sac à main. Mais non. En rentrant chez lui après une nuit entièrement dédiée à son travail, Théo trouva Camille en train de faire sa valise.

- Qu’est-ce que tu fais ?

- Il me semble que c’est évident, répondit-elle sans lui adresser un regard.

- Tu vas quelque part ?

- Oui. Et j’y vais sans toi.

- Tu me quittes ?

- Oui.

- Pourquoi ?

- Parce que ça ne te fait pas le moindre effet.

Camille sortit le nez de sa valise et regarda Théo droit dans les yeux. Il était exactement comme d’habitude : une main dans la poche de son jean, la même chemise depuis le début de la semaine, une barbe de trois jours, des cernes sous les yeux, et pas la moindre expression sur le visage. Effectivement, vu comme ça, Camille était tout à fait en droit de penser que même une rupture ne ferait pas passer sa tension artérielle de deux à trois.

- Je ne comprends pas pourquoi tu dis ça.

- Théo, ça fait combien de temps qu’on vit ensemble ?

- Je ne me souviens plus. Trois, quatre mois ?

Là, c’en était trop. Camille boucla sa valise et traversa l’appartement d’une traite pour rejoindre la porte d’entrée qui, en l’occurrence, ressemblait plus à une porte de sortie. Théo tenta de la suivre en lui demandant des explications plus consistantes. Camille se tourna une dernière fois vers lui.

- Ca fait huit mois que je suis ici. Et au lieu d’emménager avec l’homme de ma vie, j’ai eu l’impression de vivre dans une colocation avec un étudiant qui rentre chez lui uniquement pour payer les factures qui moisissent dans la boîte aux lettres !

La porte claqua. Théo resta sur place, assez surpris par ce qui venait de se passer. Alors qu’il tentait vaguement de se souvenir du jour où Camille avait emménagé dans son appartement, la porte se rouvrit.

- Tu veux que je te dise ? Tu ne seras jamais capable de rendre une femme heureuse. Parce que même avec le physique d’un top model, le Q.I d’Einstein et le compte en banque de Bill Gates, quand on bosse 23H/24 on n’est plus un homme. On est un fantôme.

Théo eut le temps de lui demander si elle avait quelque part où aller avant que la porte claque à nouveau.

- Même si je te répondais, il te suffirait d’une minute pour oublier la réponse. Salut.

Cette fois-ci, la porte claqua pour de bon. Perplexe, Théo regarda autour de lui, constatant que finalement, avec ou sans Camille, l’appartement ne changeait pas beaucoup. Il alla dans la cuisine se faire un café, s’assit dans le canapé, écouta les messages du répondeur qui venaient tous de sa mère, et se dit qu’après la nuit qu’il venait de passer, il ferait mieux de dormir un peu.



Marthe Aubert n’avait jamais eu de bol en amour. Il faut dire qu’on trouvait difficilement plus timide qu’elle. Elle était incapable d’avouer son attirance pour quelqu’un, tout comme elle ne parvenait pas à repousser les crétins qui s’accrochaient à elle. Depuis qu’elle travaillait au standard de la rédaction du journal, Marthe se pensait à l’abri de tout individu malsain. Elle rêvait qu’un jour, un des brillants journalistes à qui elle passait les communications et pour qui elle recueillait quotidiennement les messages professionnels et privés, se rendrait compte du charme qu’elle dégageait et l’inviterait à dîner. Mais ce jour tardait franchement à arriver. Pourtant, Marthe était plutôt mignonne. Elle possédait une belle chevelure brune qu’elle ramenait en chignon, un teint clair sans imperfection, deux petits yeux noisette, une bouche ronde qu’elle adorait peindre en rouge, et une panoplie de bijoux fantaisie à faire pâlir la page mode d’un magazine féminin. Mais quand on a vingt-trois ans et qu’on mesure un mètre cinquante-cinq, il en faut un peu plus pour se faire remarquer.

Depuis son standard, Marthe bénéficiait d’une vue imprenable sur trois bureaux appartenant chacun à ceux qu’elle nommait ses ‘fantasmes journalistiques’, autrement dit trois des rédacteurs qu’elle trouvait particulièrement à son goût, mais que jamais elle n’oserait aborder autrement qu’avec une phrase comme : « Ici le standard, je vous passe une communication sur la 2. » ou « Bonjour, je vous envoie un mail avec les messages reçus hier. » ou bien « Ici Marthe du standard. Votre correspondant est déjà en ligne. Puis-je prendre un message ? »

Ce matin-là, alors que Marthe triait le courrier destiné au service rédaction, l’un de ses fantasmes fit son apparition. Thomas Léty avait l’habitude de s’installer à son bureau et d’aller ensuite récupérer son courrier au standard, alors que tout le monde faisait l’inverse. En le voyant arriver, Marthe se dépêcha de mettre la pile de lettres destinée à Thomas de côté pour la lui tendre avant même qu’il n’ait pu la lui réclamer. Elle espérait l’impressionner, le flatter aussi. Mais depuis deux ans qu’elle faisait le même manège cinq à six jours par semaine, rien de palpitant ne s’était produit.

- Bonjour Marthe.

- Bonjour Thomas. Vous êtes bien matinal.

- Mal dormi. Bonne journée, Marthe.

- Bonne journée, Thomas.

Et voilà. Les relations entre Marthe et ses fantasmes se résumaient à cela. Comme chaque matin, elle regarda attentivement Thomas rejoindre son bureau qui se trouvait à quelques mètres seulement du standard, son courrier à la main, et guetterait jusqu’au soir la moindre opportunité de lui adresser un sourire. Ses trois fantasmes, c’était exactement son type d’homme. Entre vingt-cinq et trente ans, plutôt grand, ni maigre ni bodybuildé ni grassouillet, une garde-robe et une coupe de cheveux assez classiques, des bonnes manières de garçon bien élevé, un travail passionnant et le salaire qui va avec. Ce qu’elle aimait chez Thomas, c’était son côté ténébreux. Cheveux châtain foncé légèrement ondulés, regard noir, teint mate, bouche fine et mâchoire carrée. Marthe rêvait de lui dire qu’il était somptueux quand il portait un jean bleu avec une chemise blanche, mais qu’en revanche il ferait mieux d’éviter le rouge et le pourpre. Une fois Thomas assis devant son écran, Marthe replongea son nez dans le courrier en soupirant d’être encore une fois condamnée à passer la journée auprès d’un homme qui, sauf miracle, ne l’invitera jamais à dîner.

- Bonjour, Marthe.

Marthe sursauta. Elle ne l’avait pas vu arriver, celui-là. Trop occupée à mater Thomas.

- Bonjour Théodore. Vous êtes matinal.

- Mouais.

- Voilà votre courrier.

- Merci. Bonne journée.

- Bonne journée, Théodore.

Au début, des trois, il était son préféré. Lors de son arrivée au standard pour prendre le poste d’une toute nouvelle retraitée, Marthe avait littéralement flashé sur ce gars-là. Un peu dans la lune, le sourire facile, une épaisse chevelure dorée, un regard bleu clair, un goût prononcé pour les vêtements marron et beiges, une voix reconnaissable entre mille. Mais très vite, Marthe avait changé d’avis. En effet, il lui était facile de réaliser que chaque jour, Théo arrivait quelques minutes après elle et demeurait toujours assis à son bureau quand elle quittait son poste. Ce type passait ses journées au boulot, et parfois même ses nuits. Vivre avec lui devait être d’un ennui mortel. Des trois, il restait peut-être le plus attirant physiquement. Mais la vie était sûrement bien plus palpitante avec les deux autres.

Théo alla serrer la main de son collègue Thomas. Leurs bureaux formaient un triangle avec celui du troisième fantasme journalistique de Marthe. L’aménagement était pratique. Les trois garçons se voyaient, pouvaient facilement échanger entre eux, mais les écrans d’ordinateurs ne faisaient pas partie du champ de vision, ce qui permettait d’allier proximité et intimité. Pendant que Thomas ouvrait tranquillement son courrier, Théo tenta d’installer ses affaires et constata que le dessus de son bureau ferait honte à sa mère.

- Tu veux boucler ton article sur les faux bijoux aujourd’hui ?

- Je l’ai fini cette nuit. J’attends le feu vert du chef.

- Cette nuit ? répéta Thomas en écarquillant les yeux. Tu as bossé jusqu’à quelle heure ?

- Six heures. Ensuite je suis rentré prendre une douche.

- Tu es rentré chez toi vers six heures du matin, et il est à peine neuf heures. Tu as eu le temps de présenter des excuses à Camille ?

- J’ai surtout eu le temps de me faire larguer.

Bouche-bée, Thomas fixa Théo. La nonchalance avec laquelle il pouvait annoncer une telle nouvelle laissait penser que ce type s’était définitivement trompé de planète. Il était là, les mains soulevant des piles de dossiers dans le but de trouver une feuille égarée, le regard abruti par des heures passées devant l’ordinateur, et rien dans son visage ne laissait penser qu’il puisse être affecté par ce qui venait de lui arriver.

- Toi, t’es complètement cinglé.

- Pourquoi ? demanda Théo en levant la tête vers Thomas comme s’il ne voyait pas de quoi ce dernier lui parlait.

- Parce que Camille est sublime, drôle, intelligente, qu’elle fait un boulot génial, et que des centaines de mecs paieraient pour avoir son numéro de portable. Dis-moi au moins que tu as essayé de la retenir.

- Pour quoi faire ? Elle n’était pas amoureuse de moi.

- Evidemment que si, elle l’était. Tu imagines Camille, la nana carriériste par excellence, emménager du jour au lendemain avec un type qu’elle n’aime pas ?

Théo ne répondit pas. Bien sûr que Camille l’aimait, ou en tout cas l’avait aimé. Il le savait. Mais ça ne pouvait pas fonctionner. Théo ne possédait pas la faculté de laisser une femme entrer dans sa vie pour de bon, même une merveille comme Camille.

- Tu ne penses pas avoir un problème ?

- Du genre ?

- Du genre qui t’empêche d’avoir une relation normale avec une femme.

- Tu penses que je suis gay ?

- Je pense que tu as dû vivre quelque chose. Quelque chose d’assez dur ou terrible pour ruiner ton relationnel amoureux à jamais.

- Faut que je te présente ma mère. Elle va t’adorer.

- Je ne plaisante pas, Théo. Tu caches quelque chose. Et pas seulement à moi.

- Ca y est, tu as fini ?

- Ta façon de prendre ça à la légère me laisse penser que j’ai raison.

Agacé, Théo se leva de sa chaise, prétextant avoir besoin d’une dose de caféine, et traversa la salle de rédaction tête baissée jusqu’aux escaliers qui le mèneraient à la cafétéria du rez-de-chaussée. Thomas resta à son bureau, rangea son courrier et alluma l’ordinateur. Il allait débuter sa journée de travail, avec la certitude d’avoir posé la première pièce de l’échiquier.

En tête à tête avec un latte macchiato des plus réussis, Théo se tenait à l’écart du reste des employés et ressassait les propos de Thomas. Qu’allait-il se passer maintenant ? Thomas l’avait-il juste taquiné un peu, ou essaierait-il vraiment de savoir ce qui se cachait derrière la mystérieuse vie sentimentale de son collègue ? Théo détestait qu’on s’intéresse à lui. Il ignorait s’il devait avoir peur de la curiosité de Thomas, et de quelle manière il fallait la contourner sans prendre le risque de se fâcher avec lui. Mais dans quel but Thomas avait-il commencé cette conversation ? Voulait-il simplement comprendre pourquoi il se trouvait incapable d’avoir une relation stable, ou s’imaginait-il que Théo puisse être en détresse ? Et comment remonter travailler en faisant comme si de rien n’était ? Décidemment, cette journée s’annonçait pourrie.



Théo et Thomas s’étaient rencontrés cinq ans auparavant, lors d’une manifestation étudiante à Londres. Chacun essayait de boucler un reportage sur la jeunesse londonienne pour participer à un concours organisé par le quotidien français « Actu Planète ». Le gagnant obtenait une publication de son article dans le journal et un prix de mille euros. Pour des jeunes reporters sans le sou qui cherchent à se faire connaître, c’est toujours bon à prendre. Ce jour-là, les policiers britanniques avaient créé une dispersion pour dégager une avenue. Thomas était alors monté dans un bus qui prenait le départ non loin du lieu où les gaz lacrymogènes fumaient encore. A l’intérieur du véhicule, il vit un jeune homme assis seul dans le fond, un appareil photo à la main. Thomas lui avait demandé s’il possédait des clichés de la manifestation. En discutant, ils comprirent qu’ils visaient le même concours.

- Tu n’as pas de clichés ? demanda Théo.

- Si, mais ils ne valent rien. Moi mon truc, c’est plutôt la rédaction. Pour les photos, je suis nul.

Théo, lui, savait aussi bien écrire que prendre des clichés. Devant le désarroi de Thomas, il lui avait proposé un marché : s’associer pour le concours. Ils présenteraient un projet commun, avec les photos prises par Théo et l’article rédigé par Thomas. S’ils gagnaient, ils partageraient la somme.

Le soir même, ils s’étaient donné rendez-vous dans un coffee shop d’Oxford Street pour travailler sur leur reportage. En étudiant les clichés et les articles déjà rédigés par Théo, Thomas avait vite compris qu’il venait de rencontrer un futur grand journaliste. Intimidé et intrigué par ce talent, il avait même eu l’impression de commettre un vol en acceptant de prendre les photos de Théo pour son projet. Il lui avait alors demandé une dernière fois s’il était sûr de vouloir s’associer pour le concours.

- Mais oui, ne t’inquiète pas. Les mille euros, je m’en fiche. L’important, c’est de gagner le concours pour se faire connaître, avait-il répondu.

- Tu rêves de quoi, comme job ?

- Dans l’idéal, j’aimerais bosser à la rédaction d’un grand quotidien. Si jamais on gagne le concours d’Actu Planète, je leur demanderai carrément de m’embaucher.

- Tu te fiches de moi ? Tu as vu la qualité de tes clichés ? Tu as assez de talent pour devenir un photographe de renom et tu veux t’enfermer au service rédaction d’Actu Planète ?

- Ouais.

- Toi, tu n’as rien compris à la vie.

Théo avait éclaté de rire devant la consternation de Thomas et lui avait retourné la question.

- Moi je suis rédacteur. Je ne sais faire que ça. Alors c’est sûr que s’il y a moyen de bosser pour Actu Planète, je ne cracherai pas dessus.

- Donc toi aussi tu rêves de t’enfermer au service rédaction d’un grand quotidien.

- Bah ouais.

Ils s’étaient regardés droit dans les yeux avant de pouffer de rire ensemble et avaient ensuite décidé de se revoir la semaine d’après à Paris pour boucler leur reportage.

Quelques semaines plus tard, les deux garçons avaient remporté le concours et rencontré le rédacteur en chef d’Actu Planète. Ce dernier leur avait expliqué qu’il ne pouvait pas leur offrir un poste de rédacteur, mais qu’en revanche, si Théo souhaitait bosser en tant que photographe, il l’embauchait sur le champ. Thomas était donc parti déçu, et jaloux de voir Théo accéder à l’un des plus grands quotidiens du pays, même si ce n’était pas exactement au poste qu’il espérait. Ils partirent chacun de leur côté, en se promettant de se donner des nouvelles régulièrement. Deux ans plus tard, alors que ni l’un ni l’autre n’avait cherché à savoir ce qu’ils devenaient, Thomas s’était trouvé bien surpris d’apprendre par la standardiste du magazine pour lequel il travaillait qu’un certain Théo Gastard souhaitait qu’on le rappelle le plus vite possible. Hésitant, il avait fini par composer le numéro laissé par son ancien collaborateur.

- Actu Planète, service rédaction, bonjour !

Thomas n’en croyait pas ses oreilles. Le talentueux Théo Gastard, celui qui aurait pu devenir le photographe de la décennie, n’avait ni changé de rêve, ni oublié celui qui lui avait en partie permis d’accéder à la première marche d’une grande carrière.

- Bonjour, Théo Gastard m’a demandé de le rappeler. C’est de la part de Thomas Léty.

- Je vous passe Monsieur Gastard.

Théo remercia Thomas de l’avoir rappelé si vite, lui demanda s’il allait bien, s’excusa d’avoir été silencieux pendant deux ans, raconta qu’il avait enfin le poste dont il rêvait et expliqua qu’il n’allait pas tourner autour du pot.

- Un des rédacteurs part en retraite le mois prochain. Il couvre le domaine économie-sociologie. Le chef a la flemme de recruter et veut une personne de confiance, alors il nous a demandé si on connaissait quelqu’un de compétent pour prendre le poste. J’ai tout de suite pensé à toi.

Le lendemain, Thomas avait remis sa démission à son directeur et disait adieu à ce magazine qui comptait plus de rédacteurs que de lecteurs. Quatre semaines plus tard, il avait rejoint le service rédaction d’Actu Planète. Son ressenti vis-à-vis de Théo était assez complexe. Il l’enviait, le jalousait, et l’admirait. Thomas ne comprenait pas qu’un type aussi talentueux n’ait pas plus d’ambition. Quel gâchis. En même temps, si un poste de simple rédacteur lui suffisait, c’était tout à son honneur. Mais pourquoi ? Pourquoi accorder un don pour la photographie et de grandes facilités d’expression à un gars qui n’aspire qu’à devenir un journaliste lambda, quand ceux qui souhaitent se placer parmi les grands reporters du pays sont incapables de prendre un cliché correct et se relisent quinze fois avant d’oser proposer un article au rédacteur en chef ? Et d’où venait cette gentillesse, cette bonté ? Théo n’avait aucun intérêt personnel à faire embaucher Thomas. Et il ne lui devait rien. Théo offrait à Thomas un poste en or sur un plateau, sans aucune raison, sans rien attendre en retour. Pendant les mois qui suivirent son arrivée à Actu Planète, Thomas pensait que quelque chose émergerait, que Théo finirait par avouer la vraie raison de son geste. Mais rien. L’heureux élu s’était fait une raison : à Londres, il avait rencontré par hasard l’homme le plus généreux qui soit.

Depuis qu’ils travaillaient pour le même quotidien, Théo et Thomas avaient noué des liens assez simples. Ils déjeunaient souvent ensemble, bossaient rarement sur les mêmes sujets mais ne manquaient pas de partager les infos intéressantes, aimaient prendre une boisson chaude à la cafétéria en se racontant les potins du moment, ne perdaient pas une occasion de plaisanter et de taquiner leurs collègues. Parfois, ils évoquaient leur vie privée. Les femmes tournaient beaucoup autour de Théo, mais ce dernier ne semblait pas s’en rendre compte. Thomas l’aidait souvent dans cette tâche, et pensait même avoir enfin trouvé la future Madame Gastard quand la charmante Camille Trouvé, styliste pour une célèbre marque de prêt-à-porter, était venue au journal pour l’aider à boucler un article sur l’évolution de l’habillement chez les jeunes. Avant Camille, Thomas avait déjà réussi à mettre deux femmes dans le lit de Théo. Mais ça ne fonctionnait jamais après. Elles le trouvaient vite ennuyeux, fade, et désespérément absent. Camille était différente. Elle aimait Théo et pensait sincèrement qu’avec elle, il changerait. Naïveté, quand tu nous tiens. De son côté, Thomas ne livrait aucun détail sur sa vie privée. Il ne se cachait pas de vivre avec une femme depuis plusieurs mois, mais gardait pour lui cette autre partie de son existence. Impossible de savoir s’ils étaient mariés, pacsés, quel était son nom, ce qu’elle faisait dans la vie, depuis combien de temps ils se connaissaient. Théo n’étant pas curieux de nature, il n’avait jamais cherché à faire parler son collègue, et respectait sa discrétion. Lui non plus n’aimait pas la curiosité malsaine des autres.



En remontant de la cafétéria, Théo croisa Karim au pied des escaliers. Ce dernier fut surpris de trouver son collègue ailleurs qu’à son bureau à l’heure où tout le monde ouvre son courrier et lit ses mails. Théo expliqua que Thomas lui avait un peu pris la tête et qu’avec le peu de sommeil de la nuit passée, la chaleur et le réconfort d’un latte machiato s’étaient imposés comme une évidence.

- Et quel était l’objet du scandale ? demanda Karim.

- Pas la peine que je te réponde. Thomas va se faire un plaisir de te hurler la nouvelle à la figure.

Théo alla rejoindre son bureau. Thomas ne le quitta pas des yeux. Théo lui adressa une grimace de gamin et se plongea dans son travail. De son côté, Karim fit ce que tout le monde faisait avant de s’installer derrière son écran.

- Bonjour, Marthe.

- Bonjour, Karim. Je vous donne votre courrier tout de suite.

Occupée à prendre un message pour le rédacteur en chef, Marthe n’avait même pas vu arriver son troisième fantasme journalistique. Elle se pressa de retrouver les quelques lettres adressées au beau méditerranéen et les lui tendit avec le plus éclatant des sourires.

- Merci, Marthe. Bonne journée.

- Bonne journée, Karim.

Quelle présence. Physiquement, des trois, c’était peut-être le moins beau. Mais quelle allure, quel charisme. Après des mois et des mois de réflexion, Marthe en arrivait à la conclusion que l’homme idéal n’était pas l’un des trois, mais un mélange des trois : la classe et l’humour de Karim, la voix et le corps de Thomas, le mystère et les yeux de Théo. Une fois Karim assis, la journée de Marthe commençait vraiment. Ils étaient tous les trois réunis, sous ses yeux à elle qui observeraient discrètement chacun de leurs faits et gestes.

- Il t’a dit ? demanda Thomas à Karim.

- Il ne l’a pas jugé nécessaire, persuadé que tu te ferais une joie de me mettre au courant. Alors ?

- Ce débile s’est fait jeter par Camille.

Karim tourna la tête vers Théo et le dévisagea. Celui-ci se contenta de sourire niaisement et retourna à ses mails.

- Tu as essayé de la retenir, au moins !? dit Karim à Théo.

- Je bosse. Je ne suis pas là. Je ne vous entends pas. Je ne sais même pas qui vous êtes.

Thomas hocha la tête de consternation. Karim demanda des détails, mais comprit vite qu’il valait mieux passer à autre chose, puisque le principal intéressé ne souhaitait pas épiloguer davantage. Plus tard dans la matinée, il profita d’une pause pipi de Thomas pour tenter de relancer Théo.

- Tu te doutais qu’elle allait partir ?

- Non. Enfin je ne suis pas très doué pour ce genre de chose. Peut-être qu’il y a eu des signes avant-coureurs, mais moi je n’ai rien remarqué.

- Tu t’en fous ?

- Je ne sais pas. Ce te choque si je te dis oui ?

- Si tu dis oui, je te casse la gueule.

- Alors je me tais.

Ce jour-là, Karim fut le premier à quitter la rédaction pour rejoindre son domicile. Alors que l’étage s’était déjà bien vidé de ses employés, Thomas revint une fois de plus à la charge.

- Théo, j’aimerais que tu me parles.

- Et de quoi tu veux que je te parle ?

- Ne fais pas l’innocent. Tout ce que je veux, c’est t’aider.

- Thomas, jusque là je t’ai laissé jouer aux entremetteurs parce que ça me faisait rire que tu essayes de me caser. Mais là, ça suffit. Je suis un grand garçon, je peux gérer ma petite vie tout seul.

Contrarié, Thomas ne put s’empêcher d’insister et pensa un instant qu’en poussant son collègue à bout, celui-ci finirait par craquer rien que pour avoir la paix.

- Tu as un problème, Théo. Tu ne t’en sortiras jamais si tu refuses d’en parler.

- Ok, t’as gagné.

Théo se leva d’un bond sans prendre le temps d’éteindre son ordinateur, mit son manteau, souhaita une bonne soirée à Thomas et s’en alla sans se retourner. Il ne restait plus que trois ou quatre personnes à la rédaction. D’habitude, Théo était toujours le dernier à partir, si bien que ceux qui se trouvaient encore à leur poste le regardèrent quitter les lieux en se demandant ce qui pouvait bien se passer. Thomas se pressa les tempes, embêté par la réaction inattendue de Théo. C’était la première fois qu’il le voyait prendre la mouche, se vexer et partir bouder dans son coin. Raison de plus pour Thomas d’être persuadé qu’un lourd secret se cachait derrière cette personnalité si particulière.

Tard dans la soirée, alors qu’il était rentré chez lui depuis plusieurs heures, Thomas retourna au journal. Jamais il n’avait traversé le bâtiment en pleine nuit, sans croiser le moindre collègue, sans manquer de percuter quelqu’un à chaque seconde dans ce hall bondé en journée. Seule l’odeur du café persistait en l’absence des employés. Quelques minutes auparavant, Thomas avait reçu un message de Théo, lui proposant de se retrouver à leur bureau pour discuter. En arrivant au service rédaction, il put constater qu’effectivement, son collègue se trouvait à son poste, comme s’il ne l’avait pas quitté de la journée. L’étage était sombre. Il n’y avait que la lampe du bureau de Théo et la lumière de l’écran pour éclairer l’immense pièce. Thomas retira son manteau et s’assit face à lui. Il laissa s’écouler quelques secondes de silence, puis brisa la glace.

- Tu m’as demandé de venir, alors je suis là.

Théo passa la main sur son visage. Visiblement, il n’était pas encore très sûr de ce qu’il allait faire. Thomas respecta son malaise et attendit patiemment qu’il se décide.

- Je veux que tu me jures que tu n’as sur toi aucun appareil susceptible d’enregistrer notre conversation.

- Pour qui tu me prends ?

- Pour un journaliste.

Thomas retourna ses poches de veste et de pantalon devant Théo, éteignit son téléphone portable et lui tendit son dictaphone, afin de prouver l’honnêteté de sa démarche.

- Tu dois me promettre que rien de ce que je vais te dire ne sortira d’ici. Si un jour tu répètes ce que tu as entendu, je nierai tout en bloc et ce sera ma parole contre la tienne.

Thomas ne s’attendait pas à tant de mystère, tant de gravité, et tant de pression. Il ressentait plus que jamais l’envie de connaître ce qui faisait de Théo l’homme le plus énigmatique qui soit, celui qui donnait sans espérer recevoir en retour et refusait qu’une femme s’intéresse à lui de trop prêt.

- Mes parents vivaient dans une ancienne ferme, en pleine campagne. Mon père adorait chasser. J’allais avec lui quand j’étais petit. Nous avions beaucoup de terrains. A quelques centaines de mètres de chez nous, il y avait une vieille maison qui appartenait à mes grands-parents. On ne s’en servait plus depuis leur mort. C’était vraiment un coin paumé. Un jour, il y a une dizaine d’années, un couple et leurs deux enfants sont venus frapper à notre porte. Ils ont demandé à mes parents s’ils pouvaient occuper la vieille maison pendant l’hiver. Ils étaient en situation irrégulière. On n’a jamais su d’où ils venaient exactement. Ils parlaient sans accent et avaient un nom qui ne sonnait pas spécialement étranger. L’homme promettait qu’en échange de la maison, son épouse serait notre femme de ménage et que lui pourrait s’occuper de tous les petits bricolages du domaine. Mes parents avaient le cœur sur la main, et il faisait très froid cette année-là. Ils ont donc permis au couple et aux enfants de s’installer dans la maison et de devenir nos voisins. Ils y ont vécu trois ans. C’était vraiment des gens bizarres. Ils proposaient constamment leur aide à mes parents, mais refusaient catégoriquement qu’on fasse quoi que ce soit pour eux. On avait à peine le droit de s’approcher de la maison. Ils ne répondaient jamais aux questions. On ignorait tout d’eux. Ils nous étaient dévoués corps et âme, mais nous n’avions pas le droit de savoir quoi que ce soit sur leur histoire. L’aîné des enfants était un garçon. Il avait quatorze ou quinze ans quand ils sont arrivés. Ensuite il y avait une fille de onze ans. Ma mère aimait s’occuper d’eux. Ils n’étaient pas scolarisés, mais s’instruisaient seuls avec des bouquins et avaient largement le niveau des jeunes de leur âge. Elle a essayé de convaincre leur mère de les inscrire au collège. Mais ce n’était pas concevable. Le père refusait tout contact avec le monde extérieur. Les enfants n’avaient pas le droit d’aller plus loin que les limites de notre domaine.

Théo marqua une pause. Thomas attendit sans un mot que l’histoire reprenne, se doutant qu’il arrivait à un point-clé de son récit.

- Après mon bac, je suis parti deux ans aux Etats-Unis, pour suivre des cours qui constitueraient un plus pour passer le concours d’entrée à l’école de journalisme. Je suis revenu quelques semaines avant mes vingt ans. Quand j’ai passé la porte de chez moi, je suis tombé nez à nez avec la fille des voisins. Evidemment, en deux ans, elle avait eu le temps de se transformer en une magnifique jeune femme. Elle venait d’avoir quatorze ans, mais on lui donnait bien plus. Je vais t’épargner les détails inutiles. On était fous l’un de l’autre. Pendant des mois, on s’est vus en cachette. Personne ne savait quoi que ce soit. Son père était tyrannique, et moi j’avais trop peur de la réaction des gens compte tenu de son jeune âge. Mais j’aurais fait n’importe quoi pour elle. Je m’étais mis dans la tête que quand j’aurais trouvé un boulot sur Paris, je l’emmènerais avec moi. Elle ferait ses affaires en pleine nuit, sortirait en douce de la maison et me rejoindrai. Ses parents auraient pensé à une fugue et personne ne m’aurait soupçonné. Mais le destin en a décidé autrement. Un matin, son père a débarqué chez nous avec un fusil de chasse, en hurlant qu’il aurait ma peau. Mes parents ont tenté de le calmer et lui ont demandé ce que j’avais fait. Il a répondu que sa fille était enceinte et que l’identité du responsable lui semblait évidente, puisque sa fille ne sortait jamais de la propriété. Ma mère a voulu lui arracher le fusil des mains. Il l’a jetée à terre et s’est dirigé vers les escaliers qui montaient à ma chambre. Mon père s’est interposé. Ils se sont battus et dans la bagarre, la balle qui m’était destinée a été tirée par mégarde. Mon père est mort sur le coup. Quand j’ai réalisé ce qui s’était passé, je suis sorti de ma chambre en courant. Le voisin avait déjà déguerpi, laissant mon père au sol dans une mare de sang, ma mère tentant en vain de le réanimer. Le fusil était parterre. Dans un élan de colère, je l’ai pris et j’ai couru jusqu’à la vieille maison. Quand je suis entré, la femme tapait sur son mari, criant qu’à cause de lui ils iraient tous en prison, que leurs enfants finiraient à la rue. En me voyant, il a brandi un couteau de cuisine et s’est rué vers moi. J’ai tiré. Il s’est écroulé. Ses enfants sont arrivés dans la pièce. Je n’oublierai jamais leur regard. Réalisant ce qui venait de se passer, j’ai laissé tomber le fusil à terre. J’ai voulu aller vers elle, lui demander pardon. Elle s’est mise à crier. Je me suis retourné. Sa mère venait de ramasser le fusil. Je n’ai pas eu le temps de faire quoi que ce soit. Elle s’est tiré une balle dans la tête. On est tous restés immobiles, puis le fils m’a dit de dégager, menaçant de me tuer à mon tour. Je suis rentré chez moi. Ma mère était toujours à côté de mon père. Mais elle avait arrêté de le secouer. C’était fini. Je lui ai dit ce que j’avais fait. Elle s’est levée d’un bond et a décrété qu’il fallait prendre les ados avec nous. Quand on est arrivés chez eux, il n’y avait plus personne. Juste les deux cadavres. Elle avait disparu, avec son frère. Sur la table de la cuisine, ils avaient laissé une lettre dans laquelle ils nous demandaient de ne pas appeler la police, de brûler les deux corps et de répandre les cendres dans le jardin. Ma mère a respecté leur choix. Pour mon père, on a fait croire à un accident de chasse. Ensuite je suis parti à Paris. Voilà.

En insistant pour connaître la véritable histoire de Théo Gastard, Thomas ne s’était pas attendu à quelque chose en particulier. Ce qu’il venait d’entendre dépassait tout ce qu’il aurait pu imaginer. Théo, celui qui passait son temps à plaisanter, celui qui ne prenait jamais rien au sérieux, était en réalité un être torturé qui portait sur lui le poids de deux meurtres et un suicide. Stupéfiant. Thomas respecta quelques secondes de silence, puis se permit de passer aux questions. En effet, l’histoire de Théo n’avait pas de fin.

- Et les deux enfants ?

- Disparus sans laisser de traces.

- Je croyais qu’elle et toi vous étiez fous l’un de l’autre, que vous comptiez partir ensemble ?

- C’était avant que je tue son père.

Théo retenait ses larmes. Apparemment, la passion qu’il ressentait à l’époque pour cette fille ne l’avait jamais quitté.

- Elle était vraiment enceinte ?

- A moi, elle ne m’avait absolument rien dit. Mais pour que son père débarque chez nous avec l’intention de me tuer, j’imagine qu’il n’y avait pas de doute.

- Elle s’appelait comment ?

Cela faisait bien longtemps que Théo n’avait pas prononcé son prénom. Il ne le disait que dans sa tête. Même avec sa mère, il ne pouvait pas en parler, tant ça le rongeait.

- Elise.

- Et tu ne sais vraiment pas ce qu’elle est devenue ?

- Non. Elle est partie avec son frère il y a huit ans. Je ne les ai jamais revus.

- Tu n’as pas essayé de les retrouver ?

- J’ai tué leur père, et leur mère s’est tiré une balle à cause de moi. Comment pourrais-je leur courir après ?

- Si elle attendait vraiment un enfant de toi, c’est ton droit de chercher à la retrouver.

- Elise m’aimait, mais pas au point de sacrifier sa jeunesse pour devenir mère à quatorze ans. Enfin je ne pense pas. Et si elle avait voulu me revoir, il lui suffisait de retourner chez ma mère. Mais elle ne l’a pas fait.

- Tu n’as vraiment aucune idée de l’endroit où ils ont pu aller, elle et son frère ?

- Elise m’a toujours affirmé qu’ils n’avaient pas de famille, qu’ils ne connaissaient personne à part nous. Alors je ne sais pas.

Jamais Thomas n’avait vu autant de désespoir dans le regard de Théo. Parler de tout ça lui coûtait cher en énergie, en courage et en émotion. Malgré tout, il avait envie de continuer, d’en savoir plus pour comprendre la situation actuelle.

- Tu ne peux pas t’attacher à une autre femme car tu penses ne jamais retrouver la même passion, la même intensité ?

- Je ne veux pas m’engager avec une autre femme car j’ai encore l’espoir qu’un jour, je serai assis sur cette chaise et je verrai Elise sortir de l’ascenseur.

Thomas le regarda droit dans les yeux. Il souffrait. Cet homme souffrait en silence depuis huit ans, et personne ne pouvait lui venir en aide.

- Si tu ne veux pas essayer de la retrouver, comment tu comptes passer au-delà de tout ça ? Comment tu penses réussir ta vie privée si tu ignores ce qu’elle est devenue ?

- Je m’en remets au temps.

Théo se leva et mit son manteau. Thomas resta assis, désirant que la conversation continue. Mais Théo voulait partir. Il lui demanda de ne jamais lui reparler de cette histoire, et lui souhaita bonne nuit avant de disparaître dans les escaliers. Thomas demeura seul quelques instants. Le fait que Théo renonce aussi fermement à cette fille l’étonnait beaucoup. A sa place, il aurait remué ciel et terre pour la retrouver. Thomas remarqua que dans son récit, Théo n’avait jamais prononcé ni le nom de famille d’Elise, ni le prénom de son frère. Ainsi, Thomas ne disposait d’aucune information lui permettant de se lancer à la recherche de la disparue. Théo avait décidément pensé à tout.

Seul dans la chambre de son appartement, allongé sur son lit, Théo pensait. C’était la première fois qu’il racontait son histoire à quelqu’un. Ca l’avait obligé à revivre encore une fois cette terrible journée dans sa tête. Il se rappelait des moindres détails, jusqu’aux vêtements qu’Elise portait quand elle était entrée dans la cuisine, découvrant le corps de son père troué d’une balle en pleine poitrine. Théo se souvenait de tous ces moments passés ensemble. Il l’avait aimée comme un fou, au point que, persuadé qu’elle ne voulait plus jamais le revoir, il n’avait même pas tenté de la retrouver. Théo se leva et sortit une pochette de son placard. Il y conservait amoureusement les rares portraits qu’il avait pu prendre d’elle avec son appareil photo d’étudiant. Cela faisait déjà huit ans. En décidant de tout raconter à Thomas, Théo s’attendait à ce que ce dernier tente de le persuader de se lancer à la recherche d’Elise, et lui propose même de l’aider dans sa quête. Mais non. Thomas n’avait même pas insisté. Tant mieux. Ca l’arrangeait. En contemplant le jeune visage d’Elise, il repensa à ce que lui avait dit son collègue. Si elle était vraiment enceinte de lui, ça lui donnait une bonne raison de vouloir connaître la vérité. Avait-elle gardé le bébé ? Si oui, l’avait-elle abandonné ? Théo rangea ses photos et s’assit sur son lit. Depuis huit ans, il ne dormait plus, passait son temps à travailler pour s’occuper l’esprit, fuyait les femmes qui s’intéressaient à lui, pleurait toutes les larmes de son corps dès qu’il repensait à ce qu’il avait fait. Il s’était persuadé qu’avec le temps, il finirait par se reconstruire. Mais ça faisait déjà huit ans. Et son état n’évoluait pas. Alors il prit une décision. Théo avait trop de respect pour Elise, bien trop pour oser la retrouver. Mais il était peut-être père. Et si quelque part, un enfant possédait vraiment la moitié de son code génétique, si ce petit être témoin de leur amour était venu au monde, il tenterait coûte que coûte de le récupérer.



Comme chaque jour, Théo fut l’un des premiers à arriver au journal, alors qu’il n’avait dormi que quelques heures. Après avoir pris son courrier, il s’installa à son bureau, salua Karim qui arrivait à son tour, et démarra son ordinateur. La petite routine du matin, cette fois-ci, n’annonçait pas une journée ordinaire. Pour la première fois depuis bien longtemps, Théo savait exactement ce qu’il allait faire de son temps. Décidé à retrouver son enfant, il lui sembla logique que la première chose à faire pour rassembler toutes les pièces du puzzle, c’était d’entrer en contact avec le frère d’Elise.

Romain Delay avait quinze ans quand ses parents vinrent frapper à la porte des Gastard. Garçon très réservé, il vouait une haine sans merci à son père. Ce dernier leur infligeait une vie aussi misérable que grotesque, refusant de rentrer dans les règles et fuyant ce que ses enfants appelaient « le monde réel ». Cette existence de marginal, le père l’adorait. Mais sa femme et les deux petits la subissaient. Romain se trouvait sans cesse en conflit avec son géniteur à cause de tout ça. Après avoir connu la rue, les squats, le camping sauvage et les hôtels miteux, l’adolescent avait mis beaucoup d’espoir dans la vieille maison prêtée par les Gastard. Il pensait qu’avec un toit et un peu de travail, ses parents les laisseraient enfin sortir, sa sœur et lui, et profiter de leur jeunesse pour s’instruire et découvrir le monde. Mais non. Interdiction de sortir de la propriété, interdiction d’utiliser un téléphone, interdiction de manger autre chose que ce que leur mère leur servait, interdiction de regarder la télévision, interdiction d’écouter la radio. Elise et Romain savaient bien que le mode de vie imposé par leur père causerait leur perte. Alors dès qu’ils le pouvaient, ils se réfugiaient chez les Gastard où Catherine, la mère de Théo, leur préparait du chocolat chaud et de la brioche, leur prêtait des livres d’histoire et de sciences, les laissait regarder le journal télévisé, leur faisait découvrir les grands classiques de la variété française, et se faisait un plaisir de coudre des doublures en polaire sur leurs vêtements. Elise et Romain aimaient Catherine comme une mère. En revanche, l’adolescent ne s’était jamais senti à l’aise avec Théo. Pourtant, deux petites années les séparaient. Le couple Gastard imaginait que Romain et leur fils unique formeraient un bon duo d’amis et qu’ils feraient les quatre cent coups ensemble. Mais le courant ne passait pas. Romain trouvait Théo trop brillant, trop lunatique, trop promis à un avenir sans ombres, trop parfait. Théo trouvait Romain trop froid, trop frustré, trop pessimiste, trop encré dans cette espèce de fatalité avec laquelle il évoquait ses origines sociales, ou plutôt son absence d’origines sociales. Dans les mois qui avaient suivi l’arrivée des Delay dans la vieille maison, les deux garçons s’étaient un peu fréquentés. Mais très vite, voyant que l’amitié ne naissait pas, ils se contentèrent des salutations quotidiennes. Et un an plus tard, Théo avait quitté la propriété pour étudier aux Etats-Unis. Leur relation était donc inexistante. Au retour du fils prodigue deux ans plus tard, l’absence de contact entre les deux jeunes hommes avait fait que la passion éveillée par Elise chez le futur journaliste passait totalement inaperçue aux yeux du frère. Il n’avait rien su avant ce fameux jour où trois coups de fusils scellèrent leur destin à jamais.

En commençant ses recherches, Théo s’imaginait des retrouvailles chaotiques. Romain l’avait toujours quelque peu méprisé et jalousé. Et encore, c’était avant qu’il apprenne sa relation avec Elise et qu’il tue son père. Théo pensait sincèrement que s’il réussissait à mettre la main sur ce grand frère qui devait le haïr, le rencontrer et lui soutirer des informations serait un véritable chemin de croix. Mais il verrait ça plus tard. Commencer par le commencement. Théo ouvrit sa page internet, tapa le nom de Romain Delay et lança le moteur de recherche. Les dix premières réponses ne correspondaient pas à sa requête. Les dix suivantes non plus d’ailleurs. Il s’apprêtait à fermer la page et à appeler tous les centres d’hébergement de la capitale lorsque l’un des résultats de la recherche attira finalement son regard. Théo cliqua pour ouvrir le site. C’était un exposé. Un travail de lycéens qui comptait pour le bac. Ca concernait les mécanismes de la mémoire. Les trois auteurs du site se disaient élèves de Terminale dans un lycée du douzième arrondissement. L’un d’eux se nommait Romain Delay, et le site avait été publié cinq ans auparavant. Théo se souvenait que le plus grand souhait de Romain était d’aller à l’école. Aurait-il réalisé son rêve ? Avait-il eu son bac trois ans après sa disparition ? Théo éteignit son ordinateur et prit son manteau. Karim lui demanda où il allait de si bonne heure, ce à quoi il répondit qu’une interview l’attendait. Même réponse faite à Thomas qu’il croisa quelques secondes après dans les escaliers. Théo marcha à vive allure vers la station de métro la plus proche, en se demandant comment il avait pu vivre ces huit dernières années sans jamais avoir l’idée de taper le nom des disparus dans un moteur de recherche.

Arrivé devant les portes closes du lycée, Théo chercha un moyen de rentrer. Il trouva un interphone sur le côté, et sonna. Quelques secondes plus tard, la concierge sortit.

- C’est pour quoi ?

- J’ai besoin de contacter un jeune homme qui a été élève ici. Est-ce qu’il serait possible d’accéder à vos fichiers ?

La concierge fit entrer Théo et l’accompagna jusqu’au bureau du sous-directeur de l’établissement. Ce dernier expliqua qu’il ne se donnait pas le droit de communiquer les coordonnées des élèves à des étrangers. Théo sortit sa carte de presse.

- Un de vos anciens élèves a signé un travail sur les mécanismes de la mémoire qui est disponible sur internet. J’écris justement un article à ce sujet et je souhaite donc le contacter pour lui demander l’autorisation d’utiliser son exposé pour mon reportage.

Le sous-directeur sembla aimer cette version flatteuse des faits et invita Théo à s’asseoir. L’homme tapota sur le clavier de l’ordinateur, demanda le nom de l’élève en question, tapota à nouveau et déclara fièrement :

- Romain Delay a effectivement eu son bac il y a cinq ans, en série scientifique, mention assez bien. Voici l’adresse que nous avions à l’époque.

Le sous-directeur griffonna les informations sur un post-it qu’il tendit à Théo. Ce dernier adressa ses remerciements et quitta l’établissement, avec l’espoir que le Romain Delay qui avait eu son bac avec mention était bien celui qui avait fugué avec sa petite sœur huit ans plus tôt. L’adresse désignait un foyer-logement situé à quelques stations de métro du lycée. Théo décida de s’y rendre immédiatement.

Sur le chemin, Théo s’interrogeait sur ce qu’il dirait à Romain s’il parvenait à le retrouver. Comment engager la conversation huit ans plus tard avec un homme dont on a assassiné le père ? Il s’attendait à être rejeté, peut-être même à se faire casser la figure. Peu importait. L’enjeu était trop gros. Théo entra dans le foyer et s’adressa à l’accueil. Un homme d’une soixantaine d’années triait des dossiers.

- Je peux vous déranger une minute ?

- C’est pour remplir une demande ?

- Pas du tout.

- Tant mieux. Parce que vu comme vous présentez bien, j’aurais eu du mal à croire que vous puissiez être à la rue. Encore que de nos jours, on a parfois des surprises. Et puis le foyer est complet. Alors, qu’est-ce que je peux pour vous ?

Théo s’assit face au secrétaire et lui montra sa carte de presse, espérant qu’ainsi il hésiterait moins à lui donner les informations après lesquelles il courait.

- Je suis à la recherche d’un jeune homme qui a bénéficié d’une place dans ce foyer il y a cinq ans.

- Si vous avez son nom, je peux regarder dans les dossiers.

Théo épela le nom. L’homme ouvrit le tiroir où se trouvaient les dossiers des occupants dont les noms commençaient par D-E-F, feuilleta la pile et sortit une pochette cartonnée sur laquelle on pouvait lire « Romain Delay » écrit en grosses lettres noires. Théo demanda s’il s’agissait du seul dossier portant ce nom de famille. Le secrétaire répondit que oui, dégrafa la pochette et parcourut les pages.

- Alors… Romain Delay est entré au foyer il y a sept ans. Il en est parti trois ans plus tard. A son arrivée, il a fait une demande de scolarisation et a obtenu une place dans un lycée proche d’ici. C’est tout ce que je peux vous dire.

- Vous ne savez pas ce qu’il est devenu ensuite ?

- Non, monsieur. De plus, je ne travaille ici que depuis deux ans. Je ne l’ai donc pas connu.

Devant la déception de Théo, le secrétaire pensa à lui faire une suggestion intéressante.

- Si je puis me permettre, monsieur, nous avons ici des résidents qui occupent leur chambre depuis environ cinq ans. Ils ont certainement connu la personne que vous cherchez. Vous pourriez peut-être les interroger.

Effectivement, c’était la solution. L’homme conseilla à Théo de repasser en soirée, quand les habitants du foyer seraient revenus de leur journée de travail. Il lui indiquerait ainsi les personnes susceptibles d’avoir fréquenté Romain. Théo adressa une fois de plus ses remerciements et s’apprêtait à quitter le foyer quand une évidence lui vint à l’esprit. Jusque là, même s’il se trouvait sur la piste d’un Romain Delay qui avait tout pour être le frère d’Elise, rien ne le prouvait. Alors il posa une dernière question avant que le dossier retourne dans le tiroir.

- Est-ce que par hasard, cette pochette contiendrait une photographie ?

- Que voulez-vous exactement à ce jeune homme ? demanda l’homme d’un air méfiant.

- Il a signé un travail remarquable sur les mécanismes de la mémoire il y a cinq ans. J’ai besoin de connaître ses sources et d’obtenir son consentement pour utiliser son exposé dans un de mes reportages.

- Vous ne lui voulez aucun mal, alors ?

- Aucun. Bien au contraire.

Sans desserrer la mâchoire pour autant, le secrétaire du foyer rouvrit le dossier, prit la première feuille puis, après une courte hésitation, la tendit à Théo. Cette page comportait toutes les informations qui lui avaient déjà été transmises. En haut à gauche, une agrafe tenait une photo d’identité. A présent, il n’y avait plus aucun doute. C’était bien Romain.



En attendant de retourner au foyer afin d’y rencontrer les résidents de longue date, Théo passa sa journée à son bureau. Il rédigeait un article sur les dérives d’une soirée étudiante ayant eu lieu quelques jours auparavant. En réalité, Théo s’abrutissait de consternation. Pendant huit ans, il avait renoncé à entamer des recherches. En trois heures, il avait retrouvé la trace de Romain. Si le monde était à ce point petit, aurait-il pu croiser Elise dans le métro sans le savoir ? Vivait-elle dans la région, dans la capitale, dans le quartier ? Il s’imaginait l’avoir bousculée dans les escalators, s’être trouvé juste devant elle dans une file d’attente, ou s’être assis à quelques mètres d’elle dans une salle de cinéma. Si Romain n’avait jamais quitté Paris, tout pouvait s’envisager concernant Elise. Tout.

- Et bien, on ne t’entend pas aujourd’hui, déclara Thomas en posant un gobelet de café sur le bureau de son collègue.

- Je voudrais finir ça assez vite. J’ai une idée géniale pour le numéro spécial du week-end, mais je dois d’abord terminer cet article. Où est Karim ?

- Sur le terrain. Il couvre un procès important. Le chef lui met la pression. Et ton interview de ce matin ?

- Quelle interview ?

- J’ai été surpris de ne pas te trouver ici quand je suis arrivé. Karim m’a dit que tu étais parti pour…

- Ah oui, exact. En fait, la personne a annulé au dernier moment. Du coup, je suis repassé chez moi.

Bizarre. Ca ne ressemblait pas du tout à Théo de profiter d’un changement de programme pour rentrer chez lui. Son appartement était de loin le lieu où il passait le moins de temps. Thomas pensa que cette excuse cachait quelque chose.

- Et toi tu fais quoi ? enchaîna Théo pour éviter de revenir sur son emploi du temps de la matinée.

- J’ai été contacté par une dame qui souhaite dénoncer publiquement les mauvaises manières d’une clinique privée. Je la rencontre en fin d’après-midi, histoire de voir si ce qu’elle a à me raconter présente de l’intérêt pour le journal. Tu veux qu’on aille boire un verre ce soir ?

- Pas possible. Je dois revoir la personne qui m’a posé un lapin ce matin. Une autre fois ?

- Pas de souci.

Thomas alla se servir un autre café. L’attitude de Théo le troublait. Pourtant, il n’y avait rien d’extraordinaire dans ce qu’ils s’étaient dit. Mais Thomas sentait en lui une drôle d’intuition. Quelque chose se tramait. Et il finirait bien par le savoir.



En fin de journée, après avoir de nouveau frappé à la porte du dévoué secrétaire, Théo monta à l’étage du centre d’hébergement pour questionner les personnes ayant pu croiser Romain quand celui-ci vivait également dans l’établissement. Dans une sorte de salle de jeux où des petits groupes se partageaient un billard, un baby-foot et un échiquier, le journaliste aborda brièvement chaque jeune homme en leur demandant s’ils se souvenaient de Romain. Mais aucune réponse positive ne se fit entendre. Pourtant, certains occupaient leur chambre depuis plus de quatre ans, et l’avaient dont forcément croisé. A croire que du temps où il dormait ici, Romain ne parlait à personne. Théo comprit qu’il n’obtiendrait rien de plus ici et se dirigea vers le couloir qui le mènerait aux escaliers.

- Attendez, monsieur…

Théo se retourna. Dans un coin, sur un canapé, un jeune homme d’apparence fragile le regardait timidement. Il s’approcha.

- Vous cherchez Romain ?

- Oui. Vous l’avez connu ?

Il hocha la tête. L’expression de son visage laissait penser qu’il ne souhaitait pas s’exprimer en présence des autres résidents. Théo regarda sa montre. On approchait des vingt heures.

- Vous aimez les pizzas ?

Jérémy avait à peine vingt ans. Enfant fugueur avec un casier judiciaire bien rempli, il avait intégré le foyer d’hébergement dès ses quinze ans et cherchait désespérément un moyen de s’offrir mieux. Il enchaînait les petits boulots, mais cela ne suffisait pas pour dormir ailleurs que dans un établissement des services sociaux. Content d’échapper exceptionnellement à la cantine du foyer, Jérémy savourait chaque bouchée de sa pizza. Théo, lui, n’avait pas faim du tout.

- Pourquoi tu n’as rien dit devant les autres ?

- Romain, ce n’était pas vraiment un mec apprécié. J’ai eu peur que les caïds me tombent dessus.

- Tu l’as bien connu ?

- Bien, non. Personne ne le connaissait bien. Il ne parlait pas. On le voyait juste venir prendre ses repas. Il mangeait toujours seul à une table du fond, avec ses bouquins.

- Donc, tu n’as jamais discuté avec lui.

- Si, une fois. C’était quelques jours avant qu’il quitte le foyer. Les autres regardaient un match à la télé, ça ne m’intéressait pas et Romain m’avait proposé de venir écouter un peu de musique dans sa chambre.

- Et il t’a parlé de lui ?

- Un peu. Il m’a dit qu’il était content de quitter le foyer, que ça l’avait beaucoup aidé mais qu’à long terme ce n’était pas une solution. Ensuite il m’a dit de faire attention à certains résidents, de ne pas hésiter à m’isoler quand je sentais que certaines fréquentations pouvaient me nuire. Je lui ai demandé pourquoi il ne parlait à personne. Il a répondu qu’il ne parlait pas avec les résidents, mais qu’à l’extérieur du foyer il était quelqu’un de normal. Ici, les gens ne l’aimaient pas parce qu’il donnait l’impression de mépriser les autres. En fait, il se protégeait. Y’a pas que des gentils ici, vous savez.

- Et quand il est parti, il t’a dit où il allait ?

- Non. Mais quand j’étais venu dans sa piaule, j’avais vu un papier où c’était marqué « dossier d’inscription ».

- Tu te souviens de ce que c’était ?

- Ca concernait une école. C’était un mot comme ‘acronomie’ ou ‘argologie’.

- Agronomie ?

- Oui, je crois.

- Ecole supérieure d’agronomie, ou institut national de formation en agronomie ?

- Oui, voilà. Quelque chose comme ça.

- Et dans sa chambre, tu n’as rien remarqué d’autre ? Des photos, des objets…

- Non. Il n’y avait que des bouquins et des classeurs de cours. Ce type, il bossait tout le temps.

Pendant que Jérémy choisissait un dessert, Théo comprit qu’il lui faudrait retourner au journal dans la soirée. Pas la peine de rentrer chez lui. Jamais il ne pourrait dormir tant qu’il n’aurait pas la liste des écoles françaises qui formaient des ingénieurs agronomes.

L’avantage de travailler dans un grand quotidien, c’était l’accès au réseau informatique. Depuis leur poste de travail, les journalistes d’Actu Planète pouvaient consulter des annuaires extrêmement complets, faire des demandes de renseignements en ligne auprès des mairies et préfectures du pays, explorer certains fichiers de la police nationale. En voyant arriver Théo à plus de dix heures du soir, le gardien de nuit se demanda une fois de plus quelle mouche avait piqué ce gars-là.

- C’est pour gonfler vos fins de mois que vous faites des heures sup’ ? lança-t-il.

- Non. C’est pour l’amour du métier.

- Et bah je plains votre femme.

La salle de rédaction, évidemment vide, avait toujours une odeur particulière le soir, une fois que tout le monde avait déguerpi. Un mélange de café, d’encre d’imprimante, de papier journal, d’ordinateur chaud et de produits ménagers. Théo la traversa dans l’obscurité et alluma la lampe de son bureau. Il adorait être seul ici. Après avoir mis en route le système, il remplit quelques cases dans le moteur de recherche d’un puissant annuaire national, et imprima la longue liste de toutes les écoles supérieures d’agronomie qu’il étudia scrupuleusement. Selon lui, mieux valait commencer par la région parisienne, puis étendre petit à petit vers les grandes écoles réputées de province. Mais pour cela, il fallait attendre le lendemain matin. Ne pouvant aller plus loin dans l’immédiat, Théo rentra chez lui où rien ni personne ne l’attendait.



Sur les conseils de son coiffeur, Marthe Aubert s’était fait faire de fines mèches rouges afin de donner un aspect flamboyant à sa chevelure brune. Elle espérait ainsi attirer plus facilement l’attention. Même en sachant que cette nouveauté ne ferait pas l’unanimité, qu’on ne se priverait pas de se demander ce qui lui avait pris, Marthe ne regrettait pas son choix. Elle voulait juste qu’on parle d’elle, qu’on la regarde, même si c’était pour se moquer.

- Bonjour Marthe.

- Bonjour Karim. Voici votre courrier. Vous avez également un message urgent sur votre répondeur.

- Très bien. Je vous me remercie. Bonne journée !

- Bonne journée, Karim.

Marthe hallucinait. Déjà, c’était à peine s’il l’avait regardée. Et en plus, il n’avait absolument rien remarqué. Pourtant ça se voyait. Elle observa Karim marcher jusqu’à son bureau, en espérant qu’il se retournerait en pensant avoir vu quelque chose de changé. Karim s’assit et se précipita sur son répondeur sans lever les yeux vers le standard. Dépitée, Marthe reprit son tête à tête avec le courrier du matin.

- Bonjour Marthe.

- Bonjour Théodore. Michel vous fait savoir qu’il vous attend dans son bureau dès que possible, lui dit-elle en lui tendant ses quelques lettres reçues.

- Michel est déjà là ?

- Evidemment, puisqu’il m’a dit de vous transmettre le message.

- Oui, je suis bête. C’est juste que j’ai autre chose de prévu pour ce matin, et ça m’ennuie de perdre du temps. Bon, bah bonne journée Marthe.

- Bonne journée, Théodore.

Encore un qui avait du fromage blanc dans les yeux. Marthe commençait à croire que même en venant totalement nue au bureau, on se contenterait de lui dire bonjour et bonne journée sans remarquer quoi que ce soit. Qu’est-ce qu’ils avaient tous à ne pas voir plus loin que le bout de leur nez ? Elle, dès que quelqu’un changeait de coupe de cheveux, portait un nouveau vêtement ou essayait un nouveau parfum, elle le percevait de suite et complimentait toujours la personne. Peut-être que personne ne distinguait quoi que ce soit la concernant tout simplement parce qu’elle était la pauvre standardiste, la fille que l’on connait mais dont on ne se soucie pas.

Michel Plessis occupait le poste de rédacteur en chef d’Actu Planète depuis une quinzaine d’années. C’était lui qui avait recruté Théo après ce fameux concours, et lui avait fait confiance pour offrir un poste à Thomas. Le bureau de Michel se trouvait tout au bout de la salle de rédaction, dans une pièce fermée par des cloisons vitrées. Il pouvait ainsi avoir un œil sur ses rédacteurs sans pour autant donner l’impression d’être omniprésent. Théo frappa à la porte.

- Entre !

Il poussa la porte vitrée sur laquelle on pouvait lire le nom de chef et l’intitulé de son poste. Michel le pria de s’asseoir et sortit une pile de photos qu’il étala sur son bureau, face à Théo.

- Je voulais te demander ton avis. Si tu devais choisir trois clichés pour un article d’une page entière, tu prendrais quoi et en quelle dimension ?


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